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Alphonse Daudet - L'Immortel

de sa figure, il n'allait jamais en promenade sans l'espoir hautement déclaré entre gamins, de «lever une
femme riche.» Deux ou trois fois, devant le parti-pris de paresse, le père avait voulu sévir brutalement, à

l'auvergnate; mais la mère était là pour excuser et protéger. Astier-Réhu grondait, faisait claquer sa

mâchoire, cette mâchoire en avant qui lui avait valu le surnom de Crocodilus aux années de professorat;

en dernière menace il parlait de faire sa malle et de s'en retourner planter ses vignes à Sauvagnat.

«Oh! Léonard, Léonard ...» disait Mme Astier doucement narquoise; et il n'en était pas autre chose. Un
jour, pourtant, il faillit la boucler pour de bon, sa malle, quand après trois ans d'architecture à l'école des

Beaux-Arts, Paul Astier refusa de concourir pour le prix de Rome. Le père bégayait d'indignation:

«Malheureux, mais Rome ... tu ne sais donc pas.... Rome, c'est l'Institut!» Le garçon se moquait bien de

cela. Ce qu'il voulait, c'était la fortune, et l'Institut ne la donnait guère, à preuve son père, son grand-père

et son aïeul le vieux Réhu. Se lancer, brasser des affaires, beaucoup d'affaires, gagner de l'argent tout de

suite, voilà ce qu'il ambitionnait, lui, et pas de palmes sur habit vert!

Léonard Astier suffoquait. Entendre son fils proférer de tels blasphèmes, et sa femme, la fille des Réhu,
les approuver! Pour le coup, la malle fut descendue du grenier, son ancienne malle de professeur de

province, ferrée de clous, de gonds, comme un portail de temple, et haute et profonde, assez pour avoir

tenu l'énorme manuscrit de «Marc-Aurèle,» et tous les rêves glorieux, les ambitions de l'historien en

marche sur l'Académie. Mme Astier eut beau dire, en pinçant sa bouche: «Oh! Léonard.... Léonard ...»

rien ne l'empêcha de la faire, sa malle. Pendant deux jours elle encombra le milieu du cabinet, puis elle

passa dans l'antichambre d'où elle ne bougea plus, changée définitivement en coffre à bois.

De fait, pour commencer, Paul Astier triompha; par sa mère et ses hautes relations mondaines, aussi son
habileté et sa grâce personnelles, il eut vite des travaux qui le mirent en vue. La duchesse Padovani,

femme de l'ancien ambassadeur et ministre, lui confiait la restauration de ce merveilleux château de

Mousseaux-sur-la-Loire, vieille demeure royale restée longtemps à l'abandon et à laquelle il sut restituer

son caractère avec une adresse, une ingéniosité vraiment bien surprenantes chez ce médiocre écolier des

Beaux-Arts. Mousseaux lui valut le nouvel hôtel de l'ambassade Ottomane; enfin la princesse de Rosen

lui confiait le mausolée du prince Herbert mort tragiquement dans l'expédition de Christian d'Illyrie. Dès

lors, le jeune homme se crut maître de la fortune; le père Astier entraîné par sa femme donna quatre-vingt

mille francs de ses économies, pour l'achat d'un terrain, rue Fortuny, où Paul se fit construire un hôtel,

plutôt une aile d'hôtel taillée dans une élégante maison de rapport, car c'était un garçon pratique, et s'il

voulait un hôtel comme tous les artistes chics, il fallait que cet hôtel lui servit des rentes.

Par malheur les maisons de rapport ne se louent pas toujours commodément, et le train de vie du jeune
architecte, deux chevaux à l'écurie, l'un de trait, l'autre pour la selle, le cercle, le monde, les rentrées

difficilement faites, tout cela lui ôtait le moyen d'attendre. De plus, le père Astier déclara subitement qu'il

ne donnerait rien désormais, et tout ce que la mère put tenter ou dire pour son fils chéri se heurta contre

cette décision irrévocable, cette résistance à sa volonté personnelle, jusque-là prépondérante dans le

ménage. Ce fut dès lors une lutte continuelle, la mère rusant, trafiquant sur la dépense comme un

intendant infidèle, pour ne jamais dire non aux demandes d'argent de son fils, Léonard se méfiant et se

défendant, vérifiant les notes. En cet humiliant débat, la femme, plus distinguée, se lassait la première; et

vraiment il fallait que son Paul fût aux abois pour qu'elle se hasardât à une nouvelle tentative.

En entrant dans la salle à manger, longue et triste, à peine éclairée de hautes fenêtres étroites où l'on
atteignait par deux marches - avant eux c'était une table d'hôte pour ecclésiastiques, - Mme Astier trouva

son mari déjà à table, l'air préoccupé, presque grognon. D'ordinaire, pourtant, le maître apportait aux

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