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Alphonse Daudet - L'Immortel

fond, sur un divan, la duchesse lui apparut, à côté de Paul Astier, continuant la conversation interrompue
dans la galerie. Pour un enfant gâté de tous les succès comme Danjou, l'outrage était sensible. Il eut

pourtant le courage de continuer son acte, jetant avec fureur sur le tapis les pages qui volaient, forçaient

la petite de Foder à les rattraper à quatre pattes. À la fin, comme les chuchotements ne se taisaient pas, il

cessa de lire, s'excusant sur un enrouement subit qui l'obligeait à remettre au lendemain. Et toute à ce

duel dont elle ne se lassait pas, la duchesse, croyant la pièce finie, criait de loin avec un vif mouvement

de ses petites mains: «Bravo, Danjou ... très joli, le dénouement!»

Le soir, le grand homme eut ou prétexta une crise de foie, et quitta Mousseaux à l'aurore, sans revoir
personne. Fut-ce un simple dépit d'auteur? Croyait-il réellement que le jeune Astier allait remplacer le

prince? En tout cas, huit jours après son départ, Paul en était encore à glisser une parole tendre. On se

montrait avec lui tout en égards, en attentions presque maternelles, on s'informait de sa santé, s'il ne

faisait pas trop chaud dans la tourelle exposée au midi, si le mouvement du landau ne le fatiguait pas, ou

encore si ce n'était pas rester trop tard sur la rivière; mais dès qu'il essayait un mot d'amour, on

s'échappait vite sans comprendre. Il y avait loin, cependant, de la fière Antonia des précédentes saisons à

celle qu'il retrouvait. L'autre, hautaine et calme, remettant les indiscrets à leur rang, rien que d'un

froncement de sourcils. La sécurité d'un beau fleuve entre ses digues. Maintenant, la digue craquait,

laissait deviner une fêlure par où débordait la vraie nature de la femme. Il lui passait des bouffées de

révolte contre les usages, les conventions sociales autrefois si bien respectées par elle, et des besoins de

changer de place, de s'éreinter en courses extravagantes. Des projets de fêtes, d'illuminations, de grandes

chasses à courre pour l'automne, qu'elle-même conduirait, qui depuis des années n'était plus montée à

cheval. Attentif, le beau jeune homme guettait les écarts de cette agitation, surveillait tout de son oeil

aigu d'émouchet, bien décidé par exemple à ne pas lanterner deux ans comme avec Colette de Rosen.

* * * * *

On s'était séparé de bonne heure, ce soir-là, après une fatigante journée de voiture et d'excursion. Paul
remonté chez lui, défublé de l'habit, du plastron, en chemise de soie, ses pantoufles, un bon cigare,

écrivait à sa mère, cherchant et pesant tous ses mots. Il fallait persuader à m'man, en villégiature à

Clos-Jallanges, et se brûlant les yeux à chercher sur l'horizon, par delà les tournants du fleuve, les quatre

tourelles de Mousseaux, qu'il n'y avait pas de réconciliation, même d'entrevue possible pour le moment

entre elle et son amie.... Merci bien! trop gaffeuse, la bonne femme; il l'aimait mieux loin de ses affaires

personnelles.... Lui rappeler aussi la traite fin courant et sa promesse d'envoyer les fonds au brave petit

Stenne resté seul rue Fortuny pour défendre l'immeuble Louis XII. Si l'argent de Samy manquait encore,

emprunter aux Freydet qui ne refuseraient pas cette avance de quelques jours, puisque le matin même les

journaux de Paris, dans leur correspondance étrangère, annonçaient le mariage de notre ambassadeur à

Pétersbourg, mentionnant la présence du grand-duc, les toilettes de la mariée, le nom de l'évêque

polonais qui avait béni les deux époux. Et m'man pouvait se figurer si à Mousseaux le déjeuner s'était

ressenti de cette nouvelle que chacun connaissait, que la maîtresse du logis lisait dans tous les yeux et

dans l'affectation de ses invités à parler d'autre chose. Silencieuse tout le repas, la pauvre duchesse, en

sortant de table et malgré l'horrible chaleur, avait éprouvé le besoin de se secouer et d'emmener tout son

monde en trois voitures au château de la Poissonnière où naquit le poète Ronsard; six lieues de route au

soleil, dans la poussière blanche et craquante, pour la joie d'entendre l'affreux Laniboire, hissé sur un

vieux socle effrité comme lui, débiter: «Mignonne, allons voir si la rose....» Au retour, visite à

l'orphelinat agricole fondé par le vieux Padovani. - M'man devait connaître sans doute - inspection du

dortoir, de la buanderie, des instruments aratoires, des cahiers de classes: et ça empoisonnait, et il faisait

chaud, et Laniboire haranguait les jeunes agriculteurs à pauvres têtes de forçats, leur affirmant que la vie

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