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Alphonse Daudet - L'Immortel
était lourd, même à ces hauteurs où la Loire, comme étamée, envoyait une buée de cuve chaude, épandue et noyant le désordre vert de ses rives et de ses îlots à demi-submergés. Elle entraîna le jeune homme tout au bout de la dernière arcade, loin des fumeurs, et lui pressant les mains: «Ainsi c'est moi ... c'est pour moi....
- Pour vous, duchesse....»
Et il ajouta, la lèvre mince: «Ce n'est pas fini ... nous recommencerons....
- Voulez-vous bien vous taire, malheureux enfant.»
Elle s'interrompit à l'approche d'un pas rôdeur et curieux: «Danjou!
- Duchesse?...
- Mon éventail que j'ai laissé à ma place dans la salle ... voulez-vous?... serez gentil....» et quand il fut loin: «Je vous défends, Paul ... d'abord, on ne se bat pas avec un pareil misérable.... Ah! si nous étions seuls ... si je pouvais vous dire....» Il y avait dans l'énervement de sa voix et de ses mains un transport dont Paul Astier s'étonna. Au bout d'un mois, il espérait la trouver plus résignée. Ce fut une déception, qui lui coupa un irrésistible: «Je vous aime.... Je vous ai toujours aimée....» préparé pour les premières explications de l'arrivée. Il se contentait de lui raconter le duel dont elle semblait très curieuse, quand l'académicien rapporta l'éventail. «Bon zèbre, Danjou....» dit-elle en remerciement. L'autre eut un petit tournement de bouche, et sur le même ton, à mi-voix: «Oui ... mais promesse d'avancement ... sans quoi....
- Des exigences, déjà!» Elle le corrigeait d'un léger coup d'éventail, et, le voulant de bonne humeur pour sa lecture, revint à son bras dans le salon où le manuscrit s'étalait à même une coquette table à jeu dans le jour direct d'une haute fenêtre, entr'ouverte sur les verdures fleuries, les grandes masses boisées du parc.
«Les Apparences ... pièce en trois actes ... personnages....»
Toutes les femmes en cercle, le plus près possible, eurent ce joli pelotonnement frileux, ce frisson que leur donne l'attente du plaisir. Danjou lisait en vrai cabotin de Picheral, prenait des temps pour s'humecter les lèvres au bord de son verre d'eau, les essuyait d'un léger mouchoir de batiste, et, chaque page finie, haute et large, brouillée de sa toute petite écriture, il la laissait tomber négligemment à ses pieds sur le tapis. Chaque fois, Mme de Foder, l'étrangère pour hommes célèbres, se penchait sans bruit, ramassait la feuille tombée, la posait avec vénération sur un fauteuil à côté d'elle, bien dans le sens. Discret et délicieux manège qui la rapprochait du maître, la mêlait à son oeuvre, comme si Lizt ou Rubinstein était au piano et qu'elle tournât les feuillets de la partition. Tout alla bien jusqu'à la fin du premier acte, amusante et chatoyante exposition qu'accueillait un délire de petits cris, de rires extasiés, de bravos enthousiastes; puis, après un grand silence dans lequel on entendait aux profondeurs du parc la rumeur bourdonnante et vibrante des moucherons en haut des arbres, le lecteur reprit en s'essuyant la moustache:
«Acte II ... la scène représente ...» mais sa voix s'altérait, s'étranglait de réplique en réplique. Il venait d'apercevoir un fauteuil vide, au premier rang, parmi les dames, justement le fauteuil d'Antonia, et son oeil cherchait par-dessus le lorgnon dans l'immense salon rempli d'arbustes verts, de paravents où les auditeurs s'abritaient pour mieux écouter ou mieux dormir.... Enfin dans un de ces temps fréquents et méthodiques que son verre d'eau lui ménageait, un chuchotement, la lueur d'une robe claire, et tout au
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