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Alphonse Daudet - L'Immortel

de plaisir que d'indignation. Lui, pourtant, continuait, la pressait, tâchait de l'éblouir de ses mots à
facettes, affectant de traiter la chose moins en affaire de coeur qu'en alliance d'intérêts, en association

cérébrale. Un homme comme lui!... une femme comme elle!... À eux deux, ils tiendraient le monde.

«Merci bien, mon cher Danjou, ces beaux raisonnements, je les connais. J'en pleure encore....» et d'un
geste hautain, sans réplique, qui montrait à l'auteur l'ombreuse allée à suivre: «Cherchez votre

dénouement, moi, je rentre....» Il restait sur place, déconcerté, la regardant partir de sa belle démarche à

jambes longues, si tentante.

«Pas même comme zèbre?...» demanda-t-il plaintivement.

Elle se retourna, ses noirs sourcils rejoints: «Ah! oui, c'est vrai.... Le poste est vacant....» Elle songeait à
ce Lavaux, à ce bas subalterne à qui elle avait fait tant de bien.... Et sans rire, d'une voix lasse: «Comme

zèbre, si vous voulez....» Puis elle disparut derrière un bosquet de roses jaunes, superbes, trop épanouies,

dont le premier souffle un peu vif allait éparpiller les grappes.

C'était déjà bien beau qu'elle l'eût écouté jusqu'au bout, la fière Mari' Anto! Jamais probablement aucun
homme, pas même son prince, ne lui avait parlé sur ce ton. Plein d'espoir et d'entrain, secoué par les

belles tirades qu'il venait d'improviser, l'auteur dramatique ne fut pas long à trouver sa dernière scène. Il

remontait pour l'écrire avant le déjeuner, quand il s'arrêta, saisi de voir entre les branches les fenêtres du

prince large ouvertes au soleil. Pour qui? À quel favorisé faisait-on l'honneur de cette installation

somptueuse et si commode, avec ses ouvertures sur la Loire et sur le parc? Il s'informa, se rassura. C'était

pour l'architecte de madame la duchesse, venu en convalescence au château. Étant connus les liens

d'intimité qui unissaient les Astier et la châtelaine, quoi de plus naturel que Paul fut reçu comme l'enfant

de la maison dans ce Mousseaux, un peu son oeuvre. Pourtant, quand le nouvel hôte vint s'asseoir au

déjeuner, sa jolie figure affinée que le blanc d'un fichu de Chine pâlissait encore, son duel, sa blessure,

l'idée romanesque autour de ces choses, parut faire une si vive impression sur les femmes, la duchesse

elle-même le favorisait de tant de soins, d'égards affectueux, que le beau Danjou, un de ces terribles

absorbeurs à qui tout succès rival semble un dommage et presque un vol, sentit comme une morsure

jalouse. Les yeux dans son assiette, profitant de sa place d'honneur, il commença à voix basse un

démolissage du joli jeune homme si malheureusement déparé par le nez de sa mère; il raillait son duel, sa

blessure, ces réputations de salles d'armes qu'une piqûre dégonfle à la première rencontre. Il ajouta, ne

croyant pas si bien dire: «Une frime, vous savez, leur querelle de jeu.... C'est pour une femme....

- Le duel ... vous croyez?»

Il fit signe de la tête: «J'en suis sûr!» et, ravi de sa prodigieuse astuce, s'occupa de la table qu'il éblouit de
mots, d'anecdotes dont il arrivait toujours pourvu comme d'un petit feu d'artifice de poche. À ce jeu, Paul

Astier n'était pas de force; et la sympathie féminine revint vite à l'illustre causeur, surtout quand il eut

annoncé que son dénouement étant trouvé, sa pièce finie, il la lirait au salon pendant les heures de

chaleur. Il n'y eut qu'un cri de toutes ces dames pour acclamer cette diversion rare à la monotonie des

journées; et quelle aubaine pour ces privilégiées, déjà si fières de leurs lettres datées de Mousseaux,

d'envoyer à toutes les bonnes amies absentes le compte rendu d'une pièce inédite de Danjou, lue par

Danjou lui-même, puis de pouvoir dire cet hiver, au moment des répétitions: «La pièce de Danjou! je la

connais, il nous l'a lue au château.»

Comme on quittait la table dans l'effervescence de cette bonne nouvelle, la duchesse s'approcha de Paul
Astier et, lui prenant le bras avec sa grâce un peu despotique: «Un tour de galerie ... on étouffe....» L'air

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