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Alphonse Daudet - L'Immortel

Le troisième jour, arriva le billet de Paul et, en même temps, dans les journaux, le procès-verbal
circonstancié du duel. Elle en eut comme la chaleur joyeuse d'une étreinte. Quelqu'un l'aimait donc

encore, qui avait voulu la venger au prix de la vie; et cela ne signifiait pas l'amour à ses yeux, seulement

une affection reconnaissante, le souvenir des services rendus à ce jeune homme et aux siens, peut-être

aussi le besoin de réparer la traîtreuse attitude de la mère. Noble enfant, brave enfant! À Paris, elle serait

allée vers lui tout de suite, mais ses invités s'annonçant, elle ne put que lui écrire, envoyer son médecin.

D'heure en heure, les arrivages se succédaient, par Blois, par Onzain, Mousseaux se trouvant à égale
distance des deux stations; et le landau, la calèche, deux grands breaks déposaient au perron de la cour

d'honneur où retentissaient les coups de timbres, d'illustres habitués de la rue de Poitiers, académiciens et

diplomates, le comte et la comtesse de Foder, les Brétigny comte et vicomte, celui-ci secrétaire

d'ambassade, M. et Mme Desminières, le philosophe Laniboire venant écrire au château son rapport sur

les prix de vertu, le jeune critique de Shelley très poussé par le salon Padovani, et Danjou, le beau

Danjou, tout seul, sans sa femme, invitée cependant, mais qui l'eût gêné pour les projets qu'il roulait sous

les frisures d'un breton tout neuf. Aussitôt l'existence s'organisa comme aux années précédentes. Le

matin, les visites ou le travail dans les chambres, les repas, la réunion, les siestes; puis, la chaleur tombée,

de grandes courses en voiture à travers bois, ou sur le fleuve dans la légère flottille amarrée au bout du

parc. On lunchait dans une île, on allait en partie relever les verveux toujours garnis et frétillants, le

garde-pêche ayant soin la veille de chaque expédition de les charger à pleins filets. En rentrant, la toilette

pour le dîner en grand apparat, après lequel les hommes ayant fumé au billard ou dans la galerie venaient

au merveilleux salon qui fut l'ancienne «salle du conseil» de Catherine de Médicis.

Des tapisseries y déployaient tout du long les amours de Didon et son désespoir devant la fuite des
galères troyennes; étrange et ironique actualité, que personne ne remarquait du reste, par cette incuriosité

des formes extérieures si générale dans le monde, et qui résulte moins d'une maladresse des yeux que de

la constante et exclusive préoccupation de soi, de la tenue à garder, de l'effet produit. Le contraste était

pourtant saisissant des tragiques fureurs de la reine abandonnée, les bras levés, les yeux en pleurs dans

l'effacement du petit point, au calme souriant dont la duchesse présidait les réunions, gardant sa

souveraineté sur les femmes présentes dont elle régentait les toilettes, les lectures, se mêlant aux

discussions de Laniboire avec le jeune critique, aux débats de Desminières et de Danjou sur les

candidatures du fauteuil Loisillon. Vraiment, si le prince d'Athis eût pu la voir, ce traître Samy auquel ils

pensaient tous et dont personne ne parlait, son orgueil aurait souffert du peu de vide laissé par son

absence dans cette existence de femme, non plus qu'en cette royale maison de Mousseaux agitée et

bruyante où, du haut en bas de la longue façade, trois persiennes seulement restaient closes, dans ce qu'on

appelait le pavillon du prince.

«Elle prend bien ça....» disait Danjou dès le premier soir; et la petite comtesse de Foder, son bout de nez
pointu tout affairé de curiosité dans un embobelinage de dentelles, la sentimentale Mme Desminières,

préparée aux doléances, aux confidences, n'en revenaient pas d'un si beau courage. Au fond, elles lui en

voulaient comme du «relâche» d'un spectacle dramatique très attendu; tandis que pour les hommes, cette

sérénité de l'Ariane semblait un encouragement à la succession ouverte. Et c'était le changement

significatif dans la vie de la duchesse, l'attitude de tous ou de presque tous avec elle, attitude plus libre,

plus pressante, une ardeur à lui plaire, un pavanement autour de son fauteuil qui visait directement la

femme et non plus son influence.

C'est vrai que jamais Maria-Antonia n'avait été plus belle; son entrée dans la salle à manger, l'éclat mat
de son teint, de ses épaules en clair décolletage d'été illuminaient la table autour d'elle, même quand la

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