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Alphonse Daudet - L'Immortel

tordues et ses lianes défeuillées. Un bruit de savates traîna par la cour froide. La concierge apparut, forte
femme, et sans ouvrir la grille, son balai à la main: «Vous venez pour le relieur ... nous n'avons plus ça

chez nous....» Parti, le père Fage, déménagé sans laisser d'adresse; même qu'elle était en train de nettoyer

le logement pour celui qui le remplaçait à la Cour des Comptes, le bonhomme ayant démissionné.

Astier-Réhu, par contenance, bégaya encore quelques mots, mais un grand tourbillon d'oiseaux noirs
s'abattant dans la cour couvrait sa voix de cris rauques et lugubres qui se prolongeaient sous les voûtes.

«Tiens!... les corneilles de l'hôtel Padovani, dit la femme avec un geste respectueux vers les platanes en

branches grises par-dessus les toits d'en face.... Elles arrivent avant la duchesse, cette année ... signe que

nous aurons l'hiver de bonne heure!...»

Il s'éloigna, le coeur plein d'épouvante.

XII

Le lendemain de cette représentation où elle avait voulu se montrer et sourire sous son désastre, donner
aux femmes de la société une suprême leçon de tenue, la duchesse Padovani était partie pour Mousseaux,

selon son habitude à cette époque de l'année. Rien de changé aux apparences de sa vie. Ses invitations

faites pour la saison, elle ne les décommanda pas; mais avant l'arrivée de la première série, durant cette

solitude de quelques jours qu'elle employait d'ordinaire à surveiller minutieusement l'installation de ses

hôtes, ce fut du matin au soir dans ce parc de Mousseaux vallonnant à perte de vue les coteaux de la

Loire, une course furieuse de bête blessée, traquée, qui s'arrêtait un moment, engourdie de fatigue, puis

repartait sous une poussée de douleur. «Lâche!... Lâche!... Canaille!...» Elle invectivait l'absent comme

s'il était à côté d'elle, comme s'il marchait du même pas fiévreux dans ce tournoiement d'allées vertes

descendant jusqu'au fleuve en longs et ombreux lacets. Et, plus duchesse ni mondaine, démasquée,

humaine enfin, elle livrait tout son désespoir moins grand peut-être que sa colère, car l'orgueil criait en

elle plus fort que tout, et les quelques larmes débordant ses cils ne coulaient pas, jaillissaient, grésillaient

en pointes de feu. Se venger, se venger! Elle cherchait un moyen sanglant, tantôt imaginait un de ses

gardes, Bertoli ou Salviato, allant lui mettre une chevrotine dans le front le jour même du mariage....

Puis, non! Frapper soi-même, sentir la joie de la vendetta au bout de son bras.... Elle enviait celles du

peuple qui guettent l'homme sous une porte, lui envoient par la figure une potée de vitriol dans un

vomissement de mots épouvantables.... Oh! pourquoi n'en connaissait-elle pas de ces abominations qui

soulagent, une ignoble injure à crier au traître et vil compagnon qu'elle voyait toujours avec le regard

hésitant, le sourire faux et pénible de leur dernière rencontre. Mais même dans son patois corse de

l'île-Rousse, la patricienne ne savait pas de ces vilenies et quand elle avait bien crié: «Lâche!... Lâche!...

Canaille!...» sa belle bouche se tordait de rage impuissante.

Le soir, après son repas solitaire dans l'immense salle tendue de vieux cuirs que dorait le soleil mourant,
la course de fauve recommençait. C'était dans la galerie à pic sur le fleuve, si curieusement restaurée par

Paul Astier avec la dentelle ajourée de ses arcades et ses deux jolies tourelles en encorbellement. En bas,

la Loire étalée comme un lac gardait du jour tombé un pâlissement d'argent fin où s'espaçaient, vers

Chaumont, les saulaies, les îlots de sable du fleuve lent, à la molle atmosphère; mais elle ne regardait pas

le paysage, la pauvre Mari' Anto, quand fatiguée d'errer sur les pas de son chagrin elle s'appuyait des

deux coudes à la rampe, les yeux perdus. Sa vie lui apparaissait dévastée, en détresse, et à un âge où il est

difficile de la recommencer. Des voix grêles montaient de Mousseaux groupant quelques maisons basses

sur la levée; l'amarre d'un bateau grinçait dans la nuit fraîchissante. Comme c'eût été facile, rien qu'en

accentuant un peu son mouvement découragé, jeté en avant.... Mais que dirait le monde? À son âge, une

femme de son rang, ce suicide de grisette abandonnée.

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