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Alphonse Daudet - L'Immortel

Bos réclama piteusement: «Monsieur le baron m'en avait donné vingt-deux mille.

- Vingt-deux mille, soit!...» dit Astier-Réhu qui trouvait la force de les reconduire; mais dans l'ombre de
l'antichambre il retint son collègue des Inscriptions, et, d'une voix bien humble, implorait, pour l'honneur

de l'Institut, le silence sur cette malheureuse affaire.

«Volontiers, mon cher maître ... mais à une condition....

- Dites, dites....

- Vous recevrez tantôt ma lettre de candidature au fauteuil Loisillon....» Une poignée de main vigoureuse
fut la réponse du secrétaire perpétuel, l'engagea pour lui-même et pour ses amis.

Resté seul, le malheureux s'écroula devant la table chargée d'épreuves, où les trois fausses lettres à
Rabelais gisaient tout ouvertes. Il les regardait, hébété, lisait machinalement: «_Maître Rabelais, vous

qu'avez l'esprit fin et subtil...._» Les caractères dansaient, tourbillonnaient dans un délayage d'encre

décomposée en larges maculatures de sulfate de fer qu'il voyait monter, s'étendre, gagner sa collection,

ses dix, douze mille pièces autographiques, toutes, hélas! de même provenance.... Puisque ces trois-là

étaient fausses ... alors, son Galilée ... alors, sa Maison d'Orléans ... alors, sa lettre de Catherine, offerte

au grand-duc, et celle de Rotrou dont il avait fait hommage public à l'Académie!... Alors ... alors.... Un

horrible effort de volonté le mit debout. Fage, tout de suite voir Fage!...

* * * * *

Ses relations avec le relieur dataient de quelques années, d'un jour où le petit homme était venu aux
archives des Affaires étrangères solliciter l'avis du très illustre et savant directeur sur une lettre de Marie

de Médicis au pape Urbain VIII en faveur de Galilée. Justement Petit-Séquard, dans une série de précis

d'histoire amusante, sous le titre de «divertissements scolaires,» annonçait un Galilée par Astier-Réhu de

l'Académie française; aussi, après avoir de par sa longue expérience reconnu et affirmé l'authenticité du

manuscrit, quand l'archiviste apprit que Fage possédait également la réponse du pape Urbain, une lettre

de remerciement de Galilée à la reine, d'autres encore, tout à coup surgissait en lui l'idée d'un beau livre

d'histoire à la place de sa «petite drôlerie.» Mais en même temps, pris d'un scrupule d'honnête homme sur

l'origine de ces documents, il regarda l'avorton bien en face, scruta, avec autant de minutie que pour une

pièce autographique, ce long visage blafard aux paupières rougies et clignotantes, puis, dans un sévère

claquement de mâchoire, interrogea: «Ces manuscrits sont-ils à vous, monsieur Fage?

- Oh! non, cher maître....» Il n'était, lui, que l'intermédiaire d'une personne ... une vieille demoiselle
noble, forcée de se défaire pièce à pièce d'une très riche collection, dans sa famille déjà du temps de

Louis XVI. Encore n'avait-il voulu s'entremettre qu'après l'avis d'un savant illustre et intègre entre tous;

maintenant, fort de l'approbation du maître, il comptait s'adresser à de riches collectionneurs, au baron

Huchenard, par exemple. Astier-Réhu l'interrompit: «Inutile! apportez-moi tout votre fonds Galilée. J'en

ai le placement.» Du monde arrivait, s'installait aux petites tables, le public des archives, chercheur et

fureteur, silhouettes silencieuses et blanchies de terrassiers des catacombes, sentant le moisi, le renfermé,

l'exhumation. «Là-haut ... dans mon cabinet ... pas ici....» murmura l'archiviste contre la grande oreille du

bossu qui s'éloignait, ganté, pommadé, la raie partageant le front, avec l'orgueilleuse suffisance assez

fréquente chez ce genre d'infirmes.

Un trésor, cette collection Mesnil-Case, - le nom de la demoiselle livré par Albin Fage sous le plus
absolu secret, - un trésor inépuisable en pièces des seizième et dix-septième siècles, variées, curieuses,

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