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Alphonse Daudet - L'Immortel
vieux Jean Réhu sonnait sur les dalles. Il habitait au-dessus des Astier et sortait régulièrement chaque jour pour une longue promenade, protégée, mais à bonne distance, par un domestique dont il s'obstinait à refuser le bras. De plus en plus sourd et fermé, sous l'influence de l'été très chaud cette année-là, ses facultés s'affaiblissaient, surtout sa mémoire, que ne parvenaient plus à guider les épingles en rappel aux revers de sa redingote; il embrouillait ses récits, perdu à travers ses souvenirs comme le vieux Livingstone dans les marécages de l'Afrique centrale, piétinant, pataugeant jusqu'à ce qu'on lui vînt en aide; et comme cela l'humiliait, le mettait de noire humeur, il ne parlait plus guère à personne, soliloquait en marchant, marquant d'une halte brusque et d'un hochement de tête la fin de l'anecdote et l'inévitable: «J'ai vu ça, moi....» D'ailleurs toujours droit, gardant comme au temps du Directoire le goût des mystifications, s'amusant à priver de vin, de viande, à soumettre aux régimes les plus variés et les plus cocasses la foule de badauds enragés de vie qui lui écrivaient journellement, pour savoir à quelle hygiène il devait son extraordinaire sursis. Et prescrivant aux uns les légumes, le lait ou le cidre, à d'autres les seuls coquillages, il ne se refusait rien, buvait sec à ses repas toujours suivis d'une sieste et, dans la soirée, d'une robuste marche de banc de quart que Léonard Astier entendait au-dessus de sa tête.
Deux mois s'étaient passés, août et septembre, depuis l'installation du secrétaire perpétuel, deux mois pleins, d'une paix heureuse et féconde, d'une halte d'ambition telle qu'il n'en avait peut-être jamais savouré de pareille dans sa longue existence. Mme Astier, encore à Clos-Jallanges, parlait d'un prochain retour, déjà le ciel de Paris s'ardoisait des premiers brouillards, quelques académiciens rentraient, les séances devenaient moins intimes, et aux heures de travail dans l'ancien salon Villemain, Léonard Astier n'avait plus besoin de fermer ses persiennes devant la soleillade ardente de la cour. Il était à sa table, une après-midi, en train d'écrire à ce bon de Freydet d'heureuses nouvelles pour sa candidature, quand l'antique sonnette fêlée de la porte retentit violemment. Corentine venait de descendre, il alla ouvrir lui-même, saisi de se trouver en face du baron Huchenard, et de Bos, l'archiviste-paléographe, qui fit irruption dans le cabinet du maître, hagard, levant les bras, râlant sous sa barbe rouge et sa chevelure en broussaille: «Les pièces sont fausses.... J'ai la preuve ... la preuve!»
Astier-Réhu, un instant sans comprendre, regardait le baron qui regardait la corniche, puis lorsqu'il eut démêlé dans les aboiements du paléographe qu'on niait l'authenticité des Charles-Quint vendus par Mme Astier et cédés par Bos à Huchenard, il sourit de très haut, se déclara prêt à rembourser ses trois autographes dont rien, absolument rien, ne pouvait à ses yeux entamer l'intégrité.
«Permettez-moi, monsieur le secrétaire perpétuel, d'appeler votre attention....» le baron Huchenard en parlant déboutonnait à mesure son pardessus mastic, tirait d'une large enveloppe les trois parchemins, transformés, potassés, méconnaissables, passés de leur ton de fumée au blanc le plus absolu et laissant voir chacun cette marque, lisible et nette au milieu de la page, sous la signature de Charles-Quint,
BB.
Angoulème.
1830
«C'est le chimiste Delpech, notre savant collègue de l'Académie des Sciences....» mais ces explications n'arrivaient qu'en bourdonnement confus au pauvre Léonard, devenu subitement très pâle, exsangue jusqu'au bout de ses gros doigts velus où les trois pièces autographiques grelottaient.
«Les vingt mille francs seront chez vous ce soir, Monsieur Bos....» articula-t-il enfin avec ce qui lui restait de salive dans la bouche.
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