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Alphonse Daudet - L'Immortel

quelque chose de très fort, de très subtil, un merveilleux tour d'adresse.... Seulement, voilà ... très pressé
... et la duchesse est partie.»

Et tortillant gravement le bout de son nez entre deux doigts: «C'est ça, vois-tu.»

XI

Le coup d'épée dont leur fils avait failli mourir fut un dérivatif aux dissensions intimes des Astier. Secoué
jusqu'au fond de ses entrailles paternelles, Léonard s'attendrit, pardonna; et comme, pendant trois

semaines, Mme Astier, installée garde-malade près de Paul, ne vint plus rue de Beaune qu'en courant,

pour prendre du linge, changer de robe, on évita le danger des allusions, des reproches couverts et

détournés dont s'avivent, même après le pardon et la paix faite, les querelles de la vie à deux. Puis,

l'enfant rétabli, parti pour Mousseaux où l'appelait une pressante invitation de la duchesse, ce qui acheva

de réconcilier le parfait ménage académique, de le rendre du moins à sa température égale de «couche

froide», ce fut son installation à l'Institut, dans l'appartement et l'emploi de feu Loisillon, dont la veuve,

nommée directrice de l'école d'Écouen, avait par un prompt départ permis au nouveau Perpétuel

d'emménager, presque au lendemain de son élection.

L'installation ne fut pas longue dans ce logement depuis si longtemps envié, guetté, surveillé, espéré,
connu dans ses moindres détours et tous ses avantages locatifs. À voir la précision avec laquelle les

meubles de la rue de Beaune prenaient leurs places, on eût dit un mobilier rentrant de la campagne et se

posant, s'incrustant de lui-même aux endroits habituels, aux rainures par lui marquées sur le sol ou dans

les panneaux. Nul embellissement. À peine un nettoyage à la chambre où Loisillon était mort, du papier

neuf à l'ancien salon de Villemain, dont Léonard fit son cabinet de travail, afin d'avoir le silence et la

lumière de la cour, et, sous la main, une petite annexe très haute, très claire, pour ses autographes

déménagés en trois voyages de fiacre avec l'aide de Fage, le relieur.

C'était, chaque matin, une délectation nouvelle, ces «archives» presque aussi commodes que celles des
Affaires étrangères, où il entrait sans se courber, sans grimper l'échelle de son chenil de la rue de Beaune,

auquel il ne pensait plus qu'avec colère et dégoût, par ce sentiment naturel à l'homme de haïr les endroits

où il a souffert, d'une rancune qui dure et ne pardonne jamais. On se réconcilie avec les êtres, sujets à

changer, à présenter différents aspects, non avec les choses et leur immuabilité de pierre. Dans la joie de

l'emménagement, Astier-Réhu pouvait oublier ses colères, les torts de sa femme, jusqu'à ses griefs contre

Teyssèdre, autorisé à venir, le mercredi matin, comme autrefois; mais rien que de songer à la cage en

soupente où on le reléguait naguère un jour par semaine, l'historien faisait grincer sa mâchoire avançante,

redevenait Crocodilus.

Et conçoit-on ce Teyssèdre, que l'honneur de frotter à l'Institut, au palais Mazarin, laissait aussi froid,
aussi peu impressionné, et qui continuait à bousculer la table, les papiers, les rapports innombrables du

secrétaire perpétuel, avec sa même tranquille arrogance de citoyen de Riom en face d'un vulgaire

«Chauvagnat.» Astier-Réhu, gêné sans l'avouer par cet écrasant dédain, essayait parfois de faire

comprendre à cette brute la majesté de l'endroit où fonctionnait son pain de cire. «Teyssèdre, lui disait-il

un jour, c'est ici l'ancien salon du grand Villemain.... Je vous le recommande....» et en même temps, pour

apaiser le fier Arverne, il signifiait lâchement à Corentine: «Donnez un verre de vin à ce brave

homme....» Corentine stupéfaite apportait le verre que le frotteur but d'une goulée, appuyé sur son bâton,

les yeux dilatés de joie; puis il s'essuya la bouche d'un revers de manche, et posant le verre vide où sa

lèvre gourmande était marquée: «Voyez-vous, Meuchieu Achtier, un verre de vin frais, y a rien de bon

que cha dans la vie....» Sa voix vibrait d'un tel accent de vérité, ses papilles d'un tel épanouissement de

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