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Alphonse Daudet - L'Immortel

* * * * *

En revenant tous deux dans le landau, qui avait pris les devants sur le coupé de Samy obligé de marcher
lentement à cause du blessé, Védrine et Freydet philosophaient devant les coussins vides où reposaient

les épées du duel dans leur fourreau de serge. «Elles font moins de train qu'en allant, ces fichues bêtes....»

dit Védrine poussant les colichemardes du bout du pied. Freydet réfléchit tout haut: «C'est vrai qu'on s'est

battu avec les siennes....» et reprenant sa tête importante et très correcte de témoin: «Nous avions tout

gagné, le terrain, les épées.... En plus, un tireur de premier ordre.... Comme il dit, c'est une chose bien

extraordinaire....»

Ils cessèrent de causer un moment, distraits par la richesse du fleuve qu'allumait le couchant, en nappes
d'or vert et de pourpre. Le pont traversé, les chevaux s'engagèrent au grand trot dans la rue de Boulogne.

«En somme, oui ... reprit Védrine comme si leur causerie n'avait pas été coupée d'un long silence ... sous

des semblants de réussite le garçon est un déveinard. Voilà plusieurs fois que je le vois aux prises avec la

vie, dans de ces circonstances qui sont des pierres de touche pour juger la destinée d'un homme, qui lui

font suer tout ce qu'il a de chance sous la peau. Eh bien! il a beau ruser, combiner, penser à tout, faire sa

palette d'une façon merveilleuse, au dernier moment quelque chose craque, et, sans le démolir tout à fait,

l'empêche d'arriver à ce qu'il veut.... Pourquoi?... Simplement, peut-être, parce qu'il a le nez de travers....

Je t'assure, ces déviations-là sont presque toujours des symptômes d'un esprit faux, d'une direction pas

très droite. Le mauvais coup de barre, quoi!»

Ils s'amusaient de cette idée; puis continuant à causer chance et malchance, Védrine racontait un fait
singulier arrivé presque sous ses yeux pendant un séjour en Corse, chez les Padovani. C'était à

Barbicaglia, au bord de la mer, juste en face le phare des Sanguinaires. Il y avait dans ce phare un vieux

gardien, bon serviteur, à la veille de sa retraite. Une nuit, pendant qu'il était de quart, le vieux s'endort,

sommeille cinq minutes, pas une de plus, arrêtant de sa jambe allongée le mouvement de la lanterne à feu

tournant, qui devait changer de couleur à chaque minute. Or, à cet instant de la même nuit, l'inspecteur

général faisant, sur un aviso de l'État, sa tournée annuelle, se trouve en face des Sanguinaires, s'étonne

d'y voir une lumière fixe, fait stoper, surveille, constate, et le lendemain la chaloupe des ponts et

chaussées amène un gardien de rechange dans l'île avec la notification de l'immédiate mise à pied du

pauvre vieux. «Je crois, disait Védrine, que c'est un rare exemple de contre-veine, la conjonction dans la

nuit, dans le temps et l'espace, de ce regard d'inspection et de ce court sommeil de veilleur.» Son grand

geste calme montrait au-dessus de la place de la Concorde où leur voiture arrivait, un large morceau de

ciel d'un vert sombre, piqué çà et là de naissantes étoiles, visibles au fond du beau jour qui mourait.

Quelques instants après le landau entrait dans la rue de Poitiers, très courte, assombrie déjà, s'arrêtait
devant le haut portail écussonné de l'hôtel Padovani, toutes ses persiennes fermées, un ramage d'oiseaux

dans les arbres du jardin. La duchesse était partie, en villégiature à Mousseaux pour la saison. Freydet

hésitait, sa grande enveloppe à la main. Préparé à voir la belle Antonia, à faire un émouvant récit du duel,

peut-être à glisser un mot de sa prochaine candidature, maintenant il ne savait plus s'il devait poser la

lettre, ou s'il la porterait lui-même, dans trois ou quatre jours, quand il rentrerait à Clos-Jallanges.

Finalement, il se décida à la laisser, et, remontant en voiture:

«Pauvre garçon!... Il m'avait tant dit que c'était pressé!

- Sans doute, fit Védrine pendant que le landau les emportait, par les quais qui se pointillaient de
symétriques feux jaunes, vers leur rendez-vous de procès-verbal.... Sans doute.... Je ne sais pas ce que

contient cette lettre, mais pour qu'il se soit donné la peine de l'écrire à ce moment-là ... ce doit être

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