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Alphonse Daudet - L'Immortel
La porte ouverte remplit le bouge d'un grand flot de lumière. Oh! la vie, le chaud soleil.... Védrine rentrant avec Freydet s'approcha du lit, la main joyeusement tendue: «Tu nous as fait une belle peur!» Il aimait réellement sa petite fripouille, y tenait comme à un objet d'art. «Oui, bien peur....» disait le vicomte s'essuyant le front, l'air prodigieusement soulagé. Tout à l'heure, c'était son élection, ses espérances académiques qu'il avait vues par terre, dans tout ce sang. Jamais le père Astier n'aurait voulu faire campagne pour un homme mêlé à une telle catastrophe! Un brave coeur pourtant, ce Freydet, mais l'idée fixe de sa candidature l'aimantait comme une aiguille de boussole; secoué, remué dans tous les sens, il revenait toujours au pôle académique. Et tandis que le blessé souriait à ses amis, un peu penaud tout de même de se voir étendu sur le flanc, lui, le malin, le fort, Freydet ne cessait de s'extasier sur la correction des témoins avec qui l'on venait de s'entendre pour le procès-verbal, la correction du docteur Aubouis s'offrant à rester près de son confrère, la correction du prince parti dans la calèche et laissant à Paul Astier pour le reconduire chez lui sa voiture, très douce, à un cheval, qui pourrait venir jusqu'à la porte du petit logement. Oh! tout à fait correct.
«Est-il embêtant avec sa correction!» fit Védrine surprenant la grimace que Paul n'avait pu retenir.
«... une chose vraiment bien extraordinaire....» murmura le jeune homme, d'une voix vague qui songeait. Ainsi, ce serait lui et non pas l'autre, dont la pâle figure sanglante apparaîtrait à côté du médecin derrière la vitre du coupé revenant au pas. Ah! pour un coup raté.... Il se dressa brusquement, malgré l'injonction du docteur, écrivit très vite sur une de ses cartes, d'un crayon mal guidé: «Le sort est aussi traître que les hommes. J'ai voulu vous venger.... Je n'ai pas pu. Pardon....» signa, relut, réfléchit, relut encore, puis, l'enveloppe fermée, une horrible enveloppe à fleurs d'épicerie de campagne, trouvée dans la poussière de la commode, il mit dessus: «Duchesse Padovani,» et pria Freydet de la porter lui-même le plus tôt possible.
«Ce sera fait dans une heure, mon cher Paul.»
Il dit «merci ... à revoir....» de la main, s'allongea, ferma les yeux, resta muet et sans bouger jusqu'au départ, écoutant autour de lui, dans la prairie ensoleillée, l'immense et grêle rumeur d'insectes qui lui semblait être le battement de la fièvre commençante, pendant que sous ses cils baissés il suivait l'entortillement de sa nouvelle intrigue, si différente de la dernière, et miraculeusement improvisée, sur le terrain, en pleine déroute.
Était-ce bien une improvisation? L'ambitieux garçon pouvait s'y tromper; car le mobile de nos actes nous échappe souvent, perdu, caché dans tout ce qui s'agite en nous aux heures de crise, ainsi que disparaît dans la foule le meneur qui l'a mise en branle. Un être, c'est une foule. Multiple, compliqué comme elle, il en a les élans confus, désordonnés; mais le meneur est là, derrière; et si emportés, si spontanés qu'ils paraissent, nos mouvements, comme ceux de la rue, ont toujours été préparés. Depuis le soir où Lavaux, sur la terrasse de l'hôtel Padovani, signalait la duchesse au jeune garde-noble, cette pensée était venue à Paul Astier que, si Mme de Rosen lui manquait, il lui resterait la belle Antonia. Il y songeait aussi l'avant-veille, aux Français, en apercevant le comte Adriani dans la loge de la duchesse, mais vaguement encore, parce que son effort était ailleurs et qu'il croyait à la possibilité de vaincre. La partie définitivement perdue, sa première idée en se reprenant à la vie fut: la duchesse! Ainsi, presque à son insu, cette résolution improvisée était la mise au jour d'une lente et sourde germination: «J'ai voulu vous venger, je n'ai pas pu....» Certainement, bonne, violente et vindicative comme il la connaissait, celle que ses Corses appelaient Mari' Anto, serait à son chevet le lendemain matin. À lui de s'arranger pour qu'elle ne le quittât plus.
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