bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - L'Immortel

- Oui, la duchesse le sait depuis hier.... Mais elle est venue quand même.... C'est si orgueilleux, ces
Corses!

- Et le nom de la rastaquouère.... Peux-tu le dira maintenant?

- Colette, voyons! tu t'en doutais.

- Pas le moins du monde.... Combien auras-tu pour ça?»

Triomphante, elle murmura: «Deux cent mille....

- Ça me coûte vingt millions, à moi, tes intrigues!... Vingt millions et la femme ...» et lui broyant les
poignets rageusement, il lui jeta dans la figura: «Gaffeuse!»

Elle en resta suffoquée, abrutie. Lui, c'était lui, cette résistance qu'elle sentait à certains jours, ce travail
contre le sien; c'était lui le «si vous saviez» de cette petite sotte, quand elle sanglotait éperdue dans ses

bras. Ainsi, au bout de cette sape qu'ils menaient chacun de son côté vers le trésor, avec tant de ruse, de

patient mystère, un dernier coup de pioche et les voilà tous deux face à face, sans rien. Ils ne parlaient

plus, se regardant, le nez de côté, leurs yeux pareils férocement allumés dans l'ombre, pendant le

va-et-vient des visites, des conversations. Et c'est une forte discipline, allez, que cette discipline du

monde, pouvant refouler en ces deux êtres les cris, les trépignements, l'envie de rugir et de massacrer

dont leurs âmes étaient soulevées. Mme Astier, la première, pensa tout haut:

«Encore si la princesse n'était pas partie.» Sa bouche se tordait de rage; une idée à elle, ce brusque départ.

«On la fera revenir, dit Paul.

- Comment?»

Sans répondre, il demanda: «Samy est-il dans la salle?

- .... Je ne crois pas. Où vas-tu? Que veux-tu faire?

- Fiche-moi la paix, n'est-ce pas?... ne te mêle de rien ... tu n'as vraiment pas assez de veine.»

Il sortit dans un flot de visiteurs que chassait la fin de l'entr'acte, et elle reprit sa place à gauche de Mme
Ancelin aussi exaltée, aussi adorante que tout à l'heure, en perpétuel état de grâce.

«Oh! ce Coquelin.... Mais regardes donc, ma chère.»

Ma chère était distraite, en effet, les yeux perdus, le sourire douloureux d'une danseuse sifflée, et, sous
prétexte que la rampe l'aveuglait, tournée à tout instant vers la salle pour y chercher son fils. Une affaire

avec le prince, peut-être, s'il est ici.... Et par sa faute à elle, par sa stupide maladresse....

«Oh! ce Delaunay.... Av'vous vu?... av'vous vu?»

Non, elle ne voyait que la loge de la duchesse où quelqu'un venait d'entrer, la tournure élégante et jeune
de son Paul; mais c'était le petit comte Adriani au fait de la rupture comme tout Paris et se lançant déjà

sur la piste. Jusqu'à la fin du spectacle la mère se rongea d'angoisse, roulant mille projets confus qui se

bousculaient dans sa tête avec des choses passées, des scènes qui auraient dû l'avertir. Ah! bête, bête....

Comment ne s'être pas doutée?...

< page précédente | 57 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.