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Alphonse Daudet - L'Immortel

rare chez nos jeunes français que la bravoure armée.

Prestement habillé, lesté de deux oeufs et d'une tasse de thé, avec une légère tiédeur de petit fer dans la
barbe et les moustaches quand il jeta au contrôle du Théâtre=Français le nom de Mme Ancelin, le plus

subtil observateur n'aurait pu soupçonner dans ce parfait mondain la moindre préoccupation, ni ce que

renfermait ce joli meuble de salon, laqué noir et blanc, si bien scellé.

Le culte rendu par Mme Ancelin à la littérature officielle, avait deux temples: l'Académie française, la
Comédie-Française; mais le premier n'étant qu'irrégulièrement ouvert à la ferveur des fidèles, elle se

rabattait sur l'autre dont elle suivait ponctuellement les offices, ne manquant jamais une «première»,

grande ou petite, ni les mardis de l'abonnement. Et ne lisant que les livres à l'estampille de l'Académie,

les artistes de la Comédie étaient les seuls qu'elle écoutât fervemment, avec des expressions attendries ou

frénétiques qui éclataient dès le contrôle et les deux grands bénitiers de marbre blanc que l'imagination

de la bonne dame avait dressés à l'entrée de la maison de Molière, devant les statues de Rachel et de

Talma.

«Est-ce tenu!... Quels huissiers!... Quel théâtre!...»

Ses petits bras écartés en gestes courts, son souffle haletant de grosse dame, remplissaient le couloir
d'une expansive joie turbulente qui faisait courir dans toutes les loges: «Voilà Mme Ancelin.» Aux

mardis surtout, l'indifférence de la salle très mondaine contrastait avec l'avant-scène où roucoulait, se

pâmait, le corps hors la loge, ce bon gros pigeon aux yeux roses, ramageant tout haut; «Oh! ce

Coquelin.... Oh! ce Delaunay!... quelle jeunesse!... quel théâtre!...» ne souffrant pas qu'on parlât d'autre

chose, et, aux entr'actes, accueillant les visites par des cris d'admiration sur le génie de l'auteur

académicien, les grâces de l'actrice sociétaire.

À l'entrée de Paul Astier, le rideau était levé, et connaissant les rites du culte, l'absolue défense de parler
alors, de saluer, de remuer un fauteuil, il attendit immobile dans le petit salon séparé par une marche de

l'avant-scène où Mme Ancelin s'extasiait entre Mme Astier et Mme Eviza, Danjou et de Freydet assis

derrière elle avec des têtes de captifs. À ce claquement si particulier des fermetures de loge et que suivit

un «Chut!» foudroyant pour l'intrus qui troublait l'office, la mère à demi tournée tressaillit en voyant son

Paul. Que se passait-il? Qu'avait-il de si pressé, de si grave à lui dire, pour venir jusque-là, dans ce

guêpier d'ennui, lui qui ne s'ennuyait jamais qu'avec un but. Sans doute encore l'argent, l'horrible argent.

Heureusement elle en aurait bientôt; le mariage de Samy les ferait riches. Désireuse d'aller à lui, de le

rassurer d'une bonne nouvelle qu'il ignorait peut-être, elle devait rester en place, regarder la scène, faire

chorus avec la dame: «Oh! ce Coquelin.... Oh! ce Delaunay.... Oh!... Ah!...» Dur supplice pour elle, cette

attente; pour Paul aussi qui ne voyait rien que la barre éclatante et chaude de la rampe, et reflétée dans le

panneau de glace du côté, une partie de la salle, fauteuils, loges et parterre, des rangées de physionomies,

d'atours, de chapeaux, comme noyés dans une gaze bleuâtre, avec l'aspect décoloré, fantômatique des

objets entrevus sous l'eau. À l'entr'acte, corvée des compliments:

«Et la robe de Reichemberg, av'vous vu, monsieur Paul?... ce tablier de jais rose?... cette quille en
rubans?... av'vous vu?... Non, vraiment, on ne s'habille qu'ici.»

Des visites arrivaient. La mère put ravoir son fils, l'entraîner sur le divan, et là, parmi les boas, les sorties,
ils parlaient bas, de tout près.

«Réponds vite et net, commença-t-il.... Samy se marie?

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