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Alphonse Daudet - L'Immortel

fourrager dans ses papiers. Le petit escalier des archives criait sous le pas lourd de Léonard Astier:

«C'est toi, Paul?»

Le demi-jour du couloir, le trouble où il était lui-même empêchèrent le garçon de remarquer
l'extraordinaire aspect de son père et l'égarement de sa voix pour répondre au: «Comment va le maître?...

Maman n'est pas là?... - Non, elle dîne chez Mme Ancelin qui l'emmène aux Français.... Dans la soirée,

j'irai les rejoindre.»

Ensuite le père et le fils n'eurent plus rien à se dire; deux étrangers en présence, des étrangers de race
ennemie. Aujourd'hui, pourtant, Paul Astier dans son impatience aurait bien demandé à Léonard s'il

savait quelque chose de ce mariage, mais tout de suite: «Il est trop bête, m'man n'a jamais dû en parler

devant lui.» Le père, lui aussi, angoissé d'une question qu'il voulait faire, le rappela d'un air gêné:

«Écoute donc, Paul ... figure-toi qu'il me manque.... Je suis en train de chercher....

- De chercher?...»

Astier-Réhu hésita une seconde, regardant de tout près la charmante figure dont l'expression n'était
jamais parfaitement franche à cause de la déviation du nez, puis l'accent bourru et triste:

«Non, rien ... c'est inutile ... tu peux t'en aller.»

Il restait à Paul Astier de rejoindre sa mère au théâtre, dans la loge Ancelin. C'était deux ou trois heures à
tuer. Il renvoya sa voiture en recommandant à Stenne de venir l'habiller au cercle, puis se mit en route à

tout petits pas, dans un délicat Paris crépusculaire où les arbustes en boule du parterre des Tuileries

s'allumaient de couleurs vives à mesure que le ciel s'assombrissait. Une incertitude délicieuse pour les

rêveurs et les combineurs d'affaires. Les voitures diminuent. Des ombres se hâtent, vous frôlent; on peut

suivre son idée sans distraction. Et le jeune ambitieux songeait, lucidement, le sang-froid revenu. Il

songeait comme Napoléon aux dernières heures de Waterloo: bataille gagnée tout le jour, puis le soir, la

déroute. Pourquoi? Quelle faute commise? Il remettait en place les pièces de l'échiquier, cherchait sans

comprendre. Une imprudence, peut-être, d'être resté deux jours sans la voir; mois n'était-ce pas

l'élémentaire tactique «après l'épisode du Père-Lachaise, de laisser la femme ruminer son petit remords.

Comment se douter d'une fuite aussi brusque? Subitement, cet espoir lui vint, connaissant la princesse,

oisillon changeant d'idée comme de perchoir, qu'elle n'était pas encore partie, qu'il allait la trouver au

milieu de ses préparatifs, désolée, incertaine, demandant au portrait d'Herbert: «Conseille-moi,» et qu'il

la reprendrait d'une étreinte. Car maintenant il comprenait et suivait, dans cette petite tête, toutes les

péripéties de son roman.

Il se fit conduire rue de Courcelles. Plus personne. La princesse partie en voyage le matin même, lui
dit-on. Pris d'un affreux découragement, il rentra chez lui pour n'être pas obligé, au cercle, de parler et de

répondre. Sa grande baraque moyen-âgeuse dressant sa façade de Tour de la faim, toute bordée

d'écriteaux, acheva de lui serrer le coeur par le tas de notes en retard qu'elle lui rappelait; puis la rentrée à

tâtons dans cette odeur d'oignon frit qui remplissait tout l'hôtel, le petit domestique rageur se fabriquant,

les soirs de dîner au cercle, un faubourien miroton. Un peu de jour traînait encore dans l'atelier, et Paul,

jeté sur un divan, tout en se demandant quelle déveine déjouait sa prudence et ses combinaisons les plus

adroites, s'endormit pour deux heures, après lesquelles il se réveilla transformé. De même que la

mémoire s'aiguise au sommeil du corps, ses facultés de volonté et d'intrigue n'avaient cessé d'agir

pendant ce court repos. Il y avait reconquis un plan nouveau et cette froide et ferme résolution, autrement

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