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Alphonse Daudet - L'Immortel
sévère coup de mâchoire, il se remit à sa lecture.
Indécent!... pourquoi?... Le malheureux eut le geste instinctif d'assurer ses boutons, s'examina jusqu'à l'extrémité des bottes avec inquiétude, sans pouvoir s'expliquer ces paroles réprobatrices. Que se passait-il? Qu'avait-il fait?
Ce fut un étourdissement de quelques minutes; il voyait vaguement le corbillard s'ébranler sous sa vacillante pyramide de fleurs, des habits verts aux quatre coins, d'autres habits verts derrière, puis toute la Compagnie, et sitôt après elle, mais cérémonieusement distancé, un groupe où lui-même se trouva mêlé, poussé, sans savoir comment. Des jeunes hommes, des vieux, tous horriblement tristes et découragés, au milieu du front la même ride profonde de l'idée fixe, aux yeux le même regard haineux et méfiant du voisin. Quand, remis de son malaise, il put mettre des noms sur ces personnages, il reconnut la figure fanée, déçue, du père Moser, l'éternel candidat; l'honnête mine de Dalzon, l'homme au livre, le retoqué des dernières élections; et de Salèles, et Guérineau. La remorque, parbleu! ceux dont l'Académie ne s'occupe plus, qu'elle laisse filer au sillage de la barque glorieuse, les ayant amorcés d'un fer solide. Tous, ils étaient tous là, les pauvres poissons noyés, les uns morts et sous l'eau, d'autres se débattant encore, roulant un regard douloureux et goulu, qui en veut, en demande, en voudra toujours. Et pendant qu'il se jurait d'éviter le même sort, Abel de Freydet suivait l'amorce, lui aussi, tirait sur l'hameçon, déjà trop bien croché pour pouvoir se reprendre.
Au loin, sur la voie déblayée à l'étendue du cortège, des roulements voilés alternaient avec des sonneries de trompettes, ameutant tout du long les passants du trottoir et les curieux des fenêtres; puis la musique reprenait à longs cris la «marche pour la mort d'un héros.» Et devant ces grandioses honneurs, ces funérailles nationales, cette orgueilleuse révolte de l'homme humilié, vaincu par la mort mais haussant et parant sa défaite, il faisait beau songer que tout cela était pour Loisillon, secrétaire perpétuel de l'Académie française, c'est-à-dire rien, le dessous de rien.
IX
Tous les jours, entre quatre et six, plus tôt ou plus tard selon la saison, Paul Astier venait prendre sa douche à «l'hydrothérapie Keyser» en haut du faubourg Saint-Honoré. Vingt minutes de fleuret, de boxe ou de bâton, puis le jet froid, le bain de piscine, la petite station, en sortant, chez la fleuriste de la rue du Cirque pour se faire coudre un oeillet à la boutonnière; et la réaction jusqu'à l'Arc-de-l'Étoile, Stenne et le phaéton suivant au ras du trottoir. Ensuite un tour aux acacias, où Paul montrait un teint clair, une peau de femme à «lever» toutes les femmes et qu'il devait à ses habitudes d'hygiène chic. Cette séance chez Keyser lui épargnait en outre la lecture des journaux, par les potins de cabine à cabine, ou sur les divans de la salle d'armes, en veste de tir, en peignoir de flanelle, même à la porte du docteur, quand on attendait son tour de douche. Des cercles, des salons, de la Chambre, de la Bourse ou du Palais, les nouvelles de la journée s'annonçaient là librement, à voix haute, dans le froissement des épées et des cannes, les appels au garçon, les grandes claques en battoir des mains sur la chair nue, le cliquetis des fauteuils à roulettes pour rhumatisants, les lourds plongeons qui s'ébrouaient dans la piscine aux voûtes sonores, et, dominant tous les bruits d'eau brisée, jaillie, la voix du bon docteur Keyser debout sur sa tribune et ce mot revenant toujours comme un refrain: «Tournez-vous.»
Ce jour-là, Paul Astier se «tournait» avec délices sous la pluie bienfaisante, y laissait la migraine et la poussière de sa corvée, et les funèbres ronrons des regrets académiques en style Astier-Réhu: «L'airain lui mesurait ses heures ... la main glacée de Loisillon ... épuisé la coupe du bonheur....» O papa! ô cher maître! Il en fallait de l'eau, en pluie, en fouet, en cascade, pour nettoyer ce noir fatras. Encore ruisselant,
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