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Alphonse Daudet - L'Immortel

Mais si celui-là justifiait miraculeusement son titre d'Immortel, le groupe d'ancêtres qu'il précédait
semblait en être la bouffonne et triste parodie. Décrépits, cassés en deux, déjetés comme de vieux arbres

à fruits, les pieds de plomb, les jambes molles, des yeux clignotants de bêtes de nuit, ceux qu'on ne

soutenait pas s'en allaient les mains tâtonnantes, et leurs noms murmurés par la foule évoquaient des

oeuvres mortes, oubliées depuis longtemps. À côté de ces revenants, de ces «permissionnaires du

Père-Lachaise,» comme les appelait un malin de l'escorte, les autres académiciens semblaient jeunes, ils

se campaient, bombaient leurs torses sous des regards extasiés de femmes les brûlant à travers les voiles

noirs, l'entassement de la foule, les shakos et les sacs des militaires ahuris. Cette fois encore, le salut de

Freydet à deux ou trois «futurs collègues» fut repoussé de froids et méprisants sourires comme on

évoquent ces rêves où vos meilleurs amis ne vous reconnaissent plus. Mais il n'eut pas le temps de s'en

attrister, pris par la bousculade à deux mouvements qui agitait l'église vers le haut et vers la sortie.

«Eh bien! monsieur le vicomte, il va falloir nous remuer, maintenant....» Cet avis chuchoté de l'aimable
Picheral au milieu de la rumeur, de l'enchevêtrement des chaises, remit le sang en route dans les veines

du candidat; mais comme il passait devant le catafalque, Danjou lui tendant le goupillon murmura sans le

regarder: «Surtout, ne bougez plus ... laissez faire....» Il en eut les jambes fracassées. Remuez-vous!... Ne

bougez plus!... Quel avis suivre et croire le meilleur? Son maître Astier le lui dirait sans doute, et il

essaya de le rejoindre dehors. Ce n'était pas chose commode avec l'encombrement du parvis pendant que

se classait le cortège et qu'on hissait le cercueil, écrasé d'innombrables couronnes, rien d'animé comme

cette sortie d'enterrement dans la lumière d'un beau jour; des saluts, des propos mondains tout à fait

étrangers à la cérémonie funèbre, et sur les visages l'allègement, la revanche à prendre de cette grande

heure d'immobilité traversée de chants lugubres. Les projets, les rendez-vous échangés marquaient la vie

impatiente et recommençant vite après ce court arrêt, rejetaient le pauvre Loisillon bien loin dans ce

passé dont il faisait partie désormais.

«Aux Français, ce soir ... n'oubliez pas ... le dernier mardi ...» minaudait Mme Ancelin; et Paul au gros
Lavaux:

«Allez-vous jusqu'au bout?

- Non. Je reconduis Mme Eviza.

- Alors à six heures chez Keyser; ça semblera bon après les discours.»

Les voitures de deuil s'approchaient à la file, pendant que des coupés partaient au grand trot. Du monde
se penchait à toutes les fenêtres de la place, et, vers le boulevard Saint-Germain, des gens debout sur les

tramways arrêtés alignaient des têtes au-dessus des têtes, coupaient le ciel bleu de files sombres. Freydet,

ébloui de soleil, son chapeau en abat-jour, regardait cette foule à perte de vue, se sentait très fier,

reportant à l'Académie cette gloire posthume qu'on ne pouvait attribuer vraiment à l'auteur du Voyage

au Val d'Andorre
, et en même temps il avait le chagrin de constater que les chers «futurs collègues»
le tenaient visiblement à distance, absorbés quand il s'approchait, ou se détournant, se groupant contre

l'intrus, ceux-même qui, l'avant-veille, chez Voisin, l'attiraient: «Quand serez-vous des nôtres?...» Mais la

plus dure de toutes fut la défection d'Astier-Réhu!

«Quel malheur, cher maître!...» vint lui dire le candidat, s'apitoyant par contenance, pour parler, sentir
une sympathie. L'autre, à côté du corbillard, sans répondre feuilletait le discours qu'il prononcerait tout à

l'heure. Freydet répéta: «Quel malheur!...

- Mon cher Freydet, vous êtes indécent ...» prononça le maître tout haut, très brutal; et, le temps d'un

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