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Alphonse Daudet - L'Immortel

vie, en pleine rue, faisant sourire comme une exhibition de macaques.

«Vrai! c'est à leur jeter une poignée de noisettes, pour les voir courir à quatre pattes ...» Mais Freydet
n'entendait pas cette nouvelle impertinence de son compromettant compagnon. Il s'esquivait, se mêlait au

cortège et pénétrait dans l'église entre deux files de soldats le fusil renversé. Au fond, la mort de Loisillon

lui causait une joie vive; il ne l'avait jamais vu ni connu, ne pouvait l'aimer à travers son oeuvre, cette

oeuvre n'existant pas, et la seule reconnaissance qu'il lui garderait, c'était justement cette mort, ce fauteuil

vacant à point pour sa candidature. Malgré tout, l'appareil funèbre dont les vieux parisiens se blasent par

l'habitude, cette haie de soldats, le sac au dos, les fusils tombant sur les dalles d'un seul coup de crosse au

commandement d'un sacré petit officier, très jeune, pas commode, la jugulaire au menton, dont cet

enterrement devait être la première affaire, surtout la musique noire, les tambours voilés le saisirent d'un

grand respect ému; et, comme toujours quand un sentiment vif le poignait, des rimes se présentèrent.

Même cela commençait très bien, une large et belle image sur l'espèce de trouble, d'angoisse nerveuse,

d'éclipse intellectuelle que fait dans l'atmosphère d'un pays la disparition d'un de ses grands hommes.

Mais il s'interrompit pour offrir une place à Danjou qui, venu très en retard, s'avançait au milieu de

chuchotements, de regards féminins, promenant sa tête orgueilleuse et dure avec ce geste habituel qu'il a

de passer la main à plat dessus, sans doute pour s'assurer que son postiche est toujours en place.

«Il ne m'a pas reconnu ...» pensa Freydet, vexé de l'écrasant regard dont l'académicien repoussa dans le
rang ce ciron qui se permettait de lui faire signe, «mes favoris, probablement ...» et distrait de ses vers, le

candidat se mit à ruminer son plan d'attaque, ses visites, la lettre officielle pour le secrétaire perpétuel.

Mais, au fait, il était mort, le perpétuel.... Allait-on nommer Astier-Réhu avant les vacances? Et

l'élection, pour quand? Sa préoccupation descendit jusqu'aux détails, à l'habit; prendrait-il le tailleur

d'Astier décidément? Et ce tailleur fournissait-il aussi le chapeau et l'épée?

«_Pie Jesu, Domine ...» une voix de théâtre, admirable, montait derrière l'autel, demandait le repos pour
Loisillon que le Dieu de miséricorde semblait vouloir torturer cruellement; car l'église suppliait dans tous

les tons, tous les registres, en soli et en choeur: «le repos, le repos, mon Dieu!... Qu'il dorme tranquille

après tant d'agitation et d'intrigues!...» À ce chant triste, irrésistible, répondaient dans la nef les sanglots

des femmes dominés par le hoquet tragique de Marguerite Oger, son terrible hoquet du «Quatre» dans

Musidora
. Tout ce deuil pénétrait le bon candidat, allait rejoindre dans son coeur d'autres deuils,
d'autres tristesses; il pensait à des parents morts, à sa soeur, une mère pour lui, condamnée par tous, et le

sachant, en parlant dans toutes ses lettres. Hélas! vivrait-elle même jusqu'au jour du triomphe?... Des

larmes l'aveuglèrent, l'obligèrent à s'essuyer les yeux.

«C'est trop ... c'est trop.... On ne vous croira pas ...» ricanait dans son oreille la grimace du gros Lavaux.
Il se retourna indigné, mais la voix du jeune officier commanda furieusement: «Portez ... armes!...» et les

fusils firent cliqueter leurs baïonnettes, tandis que l'orgue grondait «la marche pour la mort d'un héros.»

Le défilé de la sortie commençait; toujours le bureau en tête, Gazan, Laniboire, Desminières, son bon

maître Astier-Réhu. Tous très beaux maintenant, noyant dans le mystère des hautes, voûtes le vert

perroquet chamarré des uniformes, ils descendaient la nef deux par deux, très lentement, comme à regret,

vers ce grand carré de jour découpé au portail ouvert. Derrière, toute la compagnie, cédant le pas à son

doyen, l'extraordinaire Jean Réhu grandi par une longue redingote, portant haut sa toute petite tête brune,

creusée dans une noix de coco, d'un air dédaigneux et distrait signifiant qu'il avait «vu ça» un nombre

incalculable de fois; et, de fait, depuis soixante ans qu'il touchait les jetons de l'Académie, il avait dû en

entendre de ces psalmodies, en jeter de cette eau bénite sur des catafalques glorieux.

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