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Alphonse Daudet - L'Immortel

m'y présenter avant peu. Si je plais, - j'apprends par coeur dans ce but une certaine bataille de Rocroy, tu
vois que ton frère acquiert de l'astuce, - donc si je plais, l'auteur de Toute Nue, à Éropolis, perd

son plus sûr appui. Quant à mes opinions, je ne les renie pas. Républicain, oui; mais on va trop loin. Et

puis, candidat avant tout. Sitôt après ce petit voyage, je compte bien retourner près de ma Germaine que

je supplie de ne pas s'énerver, de songer à la joie du grand jour. Va, ma chère soeur, nous y entrerons

dans le «jardin de l'oie,» comme dit ce bohémien de Védrino, mais il faut du courage et de la patience.

Ton frère qui t'aime,

ABEL DE FREYDET.

Je rouvre ma lettre: les journaux du matin m'apprennent la mort de Loisillon. Ces coups du destin vous
émeuvent, même quand ils sont attendus et prévus. Quel deuil, quelle perte pour les lettres françaises!

Ma pauvre Germaine, voila mon départ encore retardé. Règle les closiers. À bientôt des nouvelles.

VIII

Il était écrit que ce Loisillon aurait toutes les chances, même de mourir à temps. Huit jours plus tard, les
salons fermés, Paris dispersé, la Chambre, l'Institut en vacances, quelques délégués des sociétés

nombreuses dont il fut président ou secrétaire auraient suivi ses funérailles derrière les coureurs de jetons

de l'Académie, rien de plus. Mais industrieux par delà la vie, il partait juste à l'heure, la veille du grand

prix, choisissant une semaine toute blanche, sans crime, ni duel, ni procès célèbre, ni incident politique,

où l'enterrement à fracas du secrétaire perpétuel serait l'unique distraction de Paris.

Pour midi, la messe noire; et, bien avant l'heure, un monde énorme affluait autour de
Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite, les seules voitures d'invités ayant droit d'arriver sur la

place agrandie, bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs. Ce qu'était Loisillon,

ce qu'il avait fait dans ses soixante-dix ans de séjour parmi les hommes, la signification de cette

majuscule brodée d'argent sur la haute tenture sombre, bien peu la savaient dans cette foule uniquement

impressionnée par ce déploiement de police, tant d'espace laissé au mort; - toujours les distances, et du

large et du vide pour exprimer le respect et la grandeur! Le bruit ayant couru qu'on verrait des actrices,

des gens célèbres, de loin la badauderie parisienne mettait des noms sur des visages reconnus, se

groupant et causant devant l'église.

C'est là, sous le porche drapé de noir, qu'il fallait entendre l'oraison funèbre de Loisillon, la vraie, non pas
celle qui serait prononcée tout à l'heure à Montparnasse, et le vrai feuilleton sur l'oeuvre et sur l'homme,

bien différent des articles préparés pour les journaux du lendemain. L'oeuvre: un «Voyage au Vol

d'Andorre» et deux rapports édités par l'Imprimerie Nationale du temps où Loisillon était surintendant

des Beaux-Arts. L'homme: un type d'avoué retors, plat, piteux, le dos courtisan, un geste perpétuel de

s'excuser, de demander grâce, grâce pour ses croix, pour ses palmes, son rang dans cette Académie où sa

rouerie d'homme d'affaires servait d'agent de fusion entre tant d'éléments divers à aucun desquels on

n'aurait pu l'assimiler, grâce pour cette extraordinaire fortune, grâce pour cet avancement à la nullité, à la

bassesse frétillante. On se rappelait son mot à un dîner de corps où il s'activait autour de la table, une

serviette au bras, tout glorieux: «Quel bon domestique j'aurais fait!» Juste épitaphe pour sa tombe.

Et tandis qu'on philosophait sur le rien de cette existence, il triomphait, ce rien, jusque dans la mort. Les
équipages se succédaient devant l'église, les longues lévites brunes, bleues de la valetaille couraient,

s'envolaient, se courbaient, balayaient le parvis au fracas luxueux des portières et des marchepieds; les

groupes de journalistes s'écartaient respectueusement devant la duchesse Padovani, à la haute et fière

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