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Alphonse Daudet - L'Immortel

ainsi l'ami garçon, oisif, discret, rapide, qu'on a toujours sous la main pour les courses, les démarches
délicates dont on ne peut charger un domestique? Sorte de courrier entre puissances, le zèbre, quand il est

jeune, fait quelquefois de doux intérim; mais d'ordinaire l'animal se montre sobre, facile à nourrir, se

paye de menus suffrages, des places en bout de table et de l'honneur de piaffer pour la dame et pour son

salon. J'imagine que Lavaux a su tirer autre chose de son emploi. Il est si adroit, si redouté malgré son air

bonasse; marmiton chef dans deux cuisines, comme il dit, l'académique et la diplomatique, il me signale

les fondrières, chausse-trapes dont le chemin de l'Institut est miné et que mon maître Astier ignore

encore. Pauvre grand naïf qui a fait l'ascension droit devant lui, sans se douter des dangers, les yeux vers

la coupole, se fiant à sa force, à son oeuvre, et qui se serait cent fois rompu le cou si sa femme, fine entre

les fines, ne l'avait guidé à son insu.

C'est Lavaux qui m'a détourné de publier, d'ici la prochaine vacance de fauteuil, mes Pensées d'un
rustique
. «Non, non, m'a-t-il dit ... vous avez assez fait ... si même vous pouviez donner à entendre
que vous ne produirez plus, que vous êtes fini, à bout, simple homme du monde ... l'Académie adore

cela.» À joindre au précieux avertissement de Picheral: «Ne leur portez pas vos livres.» Je vois que

moins on a d'oeuvres, plus on a de titres. Très influent, le Picheral; encore un que nous aurons cet été,

une chambre au second, peut-être l'ancien serre-tout, tu verras. Voilà bien du tracas, ma pauvre

Germaine, et dans ton état de souffrance. Mais, que veux-tu? C'est déjà si fâcheux de ne pas avoir maison

à Paris pendant l'hiver, de ne pas recevoir comme Dalzon, Moser et tous mes autres concurrents. Ah!

soigne-toi, guéris-toi, mon Dieu....

Pour revenir à mon dîner, on y a naturellement beaucoup parlé de l'Académie, de ses choix, de ses
devoirs, du bien et du mal que le public en pense. Selon nos Immortels, tous les détracteurs de

l'institution, tous, sont de pauvres hères qui n'ont pu y entrer; quant aux oublis en apparence

inexplicables, chacun eut sa raison d'être. Et comme je citais timidement le nom de Balzac, notre grand

compatriote, le romancier Desminières, l'ancien organisateur des charades de Compiègne, s'est emporté

vivement. «Balzac! mais l'avez-vous connu? Savez-vous, monsieur, de qui vous parlez?... le désordre, la

bohème!... un homme, monsieur, qui n'a jamais eu vingt francs dans sa poche.... Je tiens ce détail de son

ami Frédéric Lemaître.... Jamais vingt francs ... et vous auriez voulu que l'Académie....» Alors le vieux

Jean Réhu, la main en cornet sur l'oreille, a compris qu'on parlait de jetons et nous a conté ce joli trait de

son ami Suard venant à l'Académie le 21 janvier 93, le jour de la mort du roi, et profitant de l'absence de

ses collègues pour rafler à lui tout seul les deux cent quarante francs de la séance.

Il narre bien, le vieux père «J'ai vu ça....» et sans sa surdité serait un brillant causeur. À quelques vers dits
par moi en toast à son étonnante vieillesse, le bonhomme a répondu avec beaucoup de bienveillance en

m'appelant son «cher collègue.» Mon maître Astier le reprend: «futur collègue.» Rires, bravos, et c'est ce

titre de futur collègue qu'ils m'ont tous donné en me quittant, avec des poignées de mains vibrantes,

significatives, des «à revoir ... à bientôt....» qui faisaient allusion à ma prochaine visite. Un béjaune, ces

visites académiques; mais puisque tous y passent. Astier-Réhu me racontait en sortant du dîner Voisin

que, lors de son élection, le vieux Dufaure l'avait laissé venir dix fois sans le recevoir. Eh bien! le maître

s'est entêté et, à la onzième visite, la porte s'ouvrait toute grande. Il faut vouloir. «Je fais en ce moment le

métier le plus bas et le plus ennuyeux, je sollicite pour l'Académie, ...» dit Mérimée dans sa

correspondance, et quand des hommes de cette valeur nous ont donné l'exemple de la platitude,

aurions-nous bien le droit de nous montrer plus fiers qu'eux!

En réalité, si Ripault-Babin ou Loisillon mouraient, - tous deux sont en danger, mais c'est Ripault-Babin
qui m'inspire encore le plus de confiance, - mon seul concurrent sérieux serait Dalzon. Du talent, de la

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