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Alphonse Daudet - L'Immortel

esprit; à présent, elle y courait, chaque tour de roue de la lourde voiture l'en rapprochait. D'avance, elle
en frissonnait toute, non de peur; mais les cris, la démence, la grosse voix brutale d'Astier-Réhu, ce qu'il

faudrait répondre, et la malle! la malle qu'on allait revoir.... Mon Dieu, quel ennui!... Si lasse de sa nuit,

de sa journée.... Oh! pourquoi cela ne pouvait-il être pour demain?... Et la tentation lui venait, au lieu

d'avouer tout de suite: «C'est moi....» de détourner les soupçons sur quelqu'un, Teyssèdre par exemple,

jusqu'au lendemain matin; au moins, elle aurait sa nuit tranquille.

«Ah! voilà madame.... Il y en a, du nouveau!» dit Corentine accourant ouvrir, bouleversée, sa petite
vérole plus ressortie que d'habitude, comme dans les grandes émotions. Mme Astier voulut gagner sa

chambre, mais la porte du cabinet s'était ouverte, un impérieux: «Adélaïde!» la força d'entrer. Léonard

l'accueillit avec une figure extraordinaire qu'éclairait la lampe sous son globe. Il lui prit les deux mains,

l'attira bien dans la lumière, puis d'une voix tremblante: «Loisillon est mort....» et il l'embrassa sur les

deux joues.

Rien! Il ne savait rien encore, n'était pas monté aux archives; il marchait depuis deux heures dans son
cabinet, impatient de la voir, de lui donner cette nouvelle si importante pour eux, toute leur vie changée

avec ces trois mots:

«Loisillon est mort!»

VII

Mademoiselle Germaine de Freydet

Clos-Jallanges.

Tes lettres me désolent, ma chère soeur. Tu t'ennuies, tu souffres, tu me voudrais là, mais comment faire?
Rappelle-toi le conseil de mon maître: «Montrez-vous ... qu'on vous voie....» Et penses-tu que c'est à

Clos-Jallanges, dans mes houseaux et mon gilet de chasse, que je pourrais préparer ma candidature? Car,

il n'y a pas à dire, le moment est proche, Loisillon baisse à vue d'oeil, et je mets à profit les délais de cette

lente agonie pour me créer, dans l'Académie, des sympathies qui deviendront des voix. Léonard Astier

m'a déjà présenté à plusieurs de ces messieurs; je vais le prendre souvent après la séance, et c'est

délicieux, cette sortie de l'Institut, ces hommes presque tous aussi chargés d'ans que de gloire, s'en allant

bras dessus bras dessous, par groupes de trois, quatre, vifs, rayonnants, parlant haut, tenant le trottoir, les

yeux encore humides des bonnes parties de rire qu'ils viennent de faire là-dedans: «Ce Pailleron, quelle

verve!... Et comme Danjou lui a répondu!...» Moi je me carre au bras d'Astier-Réhu, dans le choeur des

Immortels, j'ai l'air d'en être; puis les groupes s'égrènent, on se sépare à un coin de pont en se criant:

«Jeudi! ne manquez pas....» Et je reviens rue de Beaune accompagner mon maître qui m'encourage, me

conseille, et, sûr du succès, me dit avec son large rire: «On a vingt ans de moins quand on sort de là!»

Réellement, je crois que la coupole les conserve. Où trouver un vieillard aussi ingambe que Jean Réhu
dont nous fêtions hier soir, chez Voisin, le quatre-vingt-dix-huitième anniversaire? Une idée de Lavaux,

ce festival, et qui, si elle me coûte cinquante louis, m'a permis de compter mes hommes. Nous étions

vingt-cinq à table, tous académiciens, hormis Picheral, Lavaux et moi: là-dessus dix-sept ou dix-huit voix

acquises, le reste encore flottant, mais sympathique. Dîner très bien servi, très causant....

Ah! j'y pense, j'ai invité Lavaux à Clos-Jallanges pendant les vacances de la Mazarine où il est
bibliothécaire. On lui donnera la grande chambre en retour devant la Faisanderie. Je ne le crois pas très

bon, ce Lavaux, mais il faut l'avoir, c'est le zèbre de la duchesse. T'ai-je dit que nos mondaines appellent

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