|
Alphonse Daudet - L'Immortel
multitude de pierres dressées en dolmens parmi les verdures luisantes. Nul bruit, ni chants d'oiseaux, ni grincement d'outils, rien que l'eau s'écoulant de toutes parts et, sous la toile d'un monument en construction, deux monotones voix d'ouvriers se contant les misères du travail. Les fleurs embaumaient dans cette réaction chaude que fait à l'intérieur la pluie du dehors; et toujours, et toujours l'autre arome indémêlable. La princesse avait relevé son voile, elle défaillait, la bouche sèche comme tout à l'heure en montant l'allée. Et tous deux muets, immobiles, faisaient si bien partie du tombeau qu'un petit oiseau couleur de rouille vint en sautillant secouer ses plumes, piquer un ver entre les dalles.... «C'est un rossignol,» dit Paul tout bas dans le silence oppressant et doux. Elle voulut demander: «Est-ce qu'ils chantent encore en ce mois-ci?» Mais il l'avait prise, assise dans ses genoux au bord du lit de granit et, lui renversant la tête, il appuyait sur sa bouche entr'ouverte un lent, un profond baiser qu'elle lui rendit follement. «Parce que l'amour est plus fort que la mort,» disait le verset de la Sulamite écrit au-dessus d'eux dans le marbre du mur....
* * * * *
Quand la princesse rentra rue de Courcelles où Mme Astier l'attendait, elle pleura longtemps sur son épaule, passée des bras du fils dans ceux de la mère, aussi peu sûrs l'un que l'autre, avec un débord de plaintes, de paroles entrecoupées: «Ah! mon amie, que je suis malheureuse ... si vous saviez ... si vous saviez....» Son désespoir était grand autant que son embarras devant cette inextricable situation, formellement promise au prince d'Athis et venant de s'engager avec ce charmeur, cet envoûteur qu'elle maudissait de toute son âme. Mais le plus cruel, c'était de ne pouvoir confier sa faiblesse à l'amie tendre, car elle pensait bien qu'au premier mot d'aveu la mère se mettrait avec son fils contre Samy, pour le coeur contre la raison, la contraindrait peut-être à ce mariage de roture, à cette déchéance impossible.
«Ben quoi!... ben quoi! disait Mme Astier sans s'émouvoir à ces explosions désolées.... Vous venez du cimetière, j'imagine; vous vous êtes encore monté la tête.... Voyons, à la fin des fins, ma pauvre Artémise....» et connaissant les côtés vaniteux de cette nature, elle raillait ces démonstrations prolongées, ridicules aux yeux du monde, et pour le moins enlaidissantes. Encore s'il s'agissait d'un nouveau mariage d'amour! mais c'était plutôt l'alliance de deux grands noms qui se préparait, de deux titres semblables.... Herbert lui-même, s'il la voyait de là-haut, ne pouvait qu'être satisfait.
«C'est vrai, qu'il comprenait tout, pauvre ami!...» soupira Colette de Rosen, née Sauvadon, à qui l'ambassade tenait à coeur et, surtout, son titre de princesse.
«Tenez, ma petite, voulez-vous un bon conseil ... filez, sauvez-vous.... Samy partira dans huit jours ... ne l'attendez pas, prenez Lavaux, il connaît Pétersbourg, vous installera en attendant.... Sans compter que vous vous épargnerez ainsi quelque scène pénible avec la duchesse. Ces Corses, vous savez, il faut s'attendre à tout.
- Oui, partir ... peut-être....» Mme de Rosen y voyait surtout l'avantage d'échapper à de nouvelles obsessions, d'éloigner la chose de là-bas, son égarement d'une minute.
«Le tombeau?... ajouta Mme Astier devant son hésitation.... C'est le tombeau qui vous inquiète?... Mais Paul le finira bien sans vous.... Allons, ne pleurez plus, mignonne, l'arrosage vous va, mais vous moisiriez, à la fin.» Et s'en allant, dans le jour qui tombait, attendre l'omnibus du Roule, la bonne dame soupirait: «Ouf!... d'Athis ne saura jamais ce que son mariage me coûte!» Alors le sentiment de sa fatigue, le besoin qu'elle aurait eu d'un bon repos après tant de corvées, la fit songer subitement que la plus fatigante de toutes l'attendait. La rentrée, la scène. Elle n'avait pas encore eu le temps d'y arrêter son
|