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Alphonse Daudet - L'Immortel

verdissaient ou se fendaient les dalles moussues, chargées de ronces et d'herbes hautes; mais toutes
montraient des noms connus, des noms bien parisiens, notaires, magistrats, commerçants notables,

alignant là leur devanture comme aux quartiers de basoche ou de négoce, et même de doubles noms

alliant deux familles, association de richesse ou de situation, signatures prospères disparues du Bottin,

des en-dos de banque et se retrouvant immuables sur les caveaux. Et Mme de Rosen les signalait: «Tiens

... les un tel....» de la même exclamation surprise et presque joyeuse dont elle saluait une voiture au bois.

«Mario!... était-ce le chanteur?...» toujours pour feindre d'ignorer l'étreinte de leurs deux mains.

Mais la porte d'un caveau grinça près d'eux, quelqu'un se montra, une grosse dame en noir, ronde et
fraîche, qui portait un petit arrosoir, faisait son ménage mortuaire, soignait le jardinet, la chapelle,

tranquille comme à la campagne dans un cabanon marseillais. Par-dessus l'entourage, elle les salua d'un

bon sourire affectueux et résigné qui semblait dire: «Allez, aimez-vous, la vie est courte, il n'y a que cela

de bon.» Gênées, leurs mains se décroisèrent; et subitement allégée du mauvais charme, la princesse

passa devant, un peu confuse, prit au plus court à travers les tombes pour joindre plus vite le mausolée du

prince.

Il occupait, tout en haut de la «vingtième,» un vaste terre-plein gazonné et fleuri que fermait une grille en
fer forgé, basse et lourde, dans le sentiment de la grille du tombeau des Scaliger, à Florence. L'aspect

général, ainsi voulu, était trapu et fruste, bien la tente primitive à gros plis rudes de toile passée au tanin

dont la pierre dalmate donnait les tons rougeâtres. Trois larges degrés de cette même pierre, puis la baie

s'ouvrait, flanquée de piédestaux et de hauts trépieds funéraires en bronze noir, comme vernissé.

Au-dessus de l'entrée, les armes des Rosen dans un grand cartouche, de bronze encore, qui suspendait

ainsi, devant sa tente, l'écu du bon chevalier endormi.

La grille franchie, les couronnes posées un peu partout, aux deux piédestaux, sur les bornes inclinées
faisant comme d'énormes piquets de tente au ras du soubassement, la princesse vint s'agenouiller tout au

fond dans l'ombre de l'autel, où luisaient les franges d'argent de deux prie-Dieu, le vieil or d'une croix

gothique et de chandeliers massifs. Il faisait bon, là, pour prier dans la fraîcheur des dalles et ces

revêtements de marbre noir où le nom du prince Herbert étincelait avec tous ses titres, en face de versets

de l'Ecclésiaste et du Cantique des cantiques. Mais rien ne venait à la princesse que des mots, un

marmottement, distrait d'idées profanes qui lui faisaient honte. Elle se levait, s'agitait autour des

jardinières, s'éloignait à point pour juger de l'effet du lit en sarcophage. Déjà était posé le coussinet de

bronze noir chiffré d'argent; et elle trouvait cela simple et beau, cette dure couche sans rien dessus.

Pourtant, il fallait consulter M. Paul dont on entendait les pas d'attente sur le gravier du jardinet, et tout

en approuvant sa discrétion, elle allait l'appeler quand le caveau s'assombrit. La pluie se remit à tinter sur

les trèfles vitrés de la coupole. «Monsieur Paul ... monsieur Paul!» Assis au bord d'un piédestal,

immobile, il supportait l'ondée et répondit d'abord par un muet refus.

«Mais entrez donc!»

Il résistait, et très bas, très vite:

«Je ne veux pas ... vous l'aimez trop....

- Si, si, venez....»

Elle l'attira par la main sur l'entrée du caveau, mais les éclaboussements les faisaient reculer peu à peu
jusqu'au sarcophage où ils s'accotaient debout et rapprochés, regardant sous le ciel bas et brouillé tout le

vieux Paris de la mort, en pente devant eux, précipitant ses minarets, ses statues grises et sa basse

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