bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - L'Immortel

la sincérité de son effusion, n'allait-elle pas lui avouer leur séparation prochaine, son départ à
Pétersbourg. Et se reprenant bien vite, elle jura de venir le surprendre une après-midi où elle n'irait pas

là-bas ensuite.

«Mais vous y allez tous les jours là-bas,» dit-il les dents serrées, avec une si comique intonation de rage
froide qu'un sourire frissonna sous le voile de la veuve qui abaissa la glace par contenance. L'averse avait

cessé; dans la rue faubourienne, misérable et joyeuse, où le coupé s'engageait, un chaud soleil, presque

d'été, annonçait la fin des misères, faisait reluire les étalages sordides, les petites charrettes au ras des

ruisseaux, le coloriage des affiches, les guenilles flottant aux fenêtres. La princesse regardait indifférente,

car rien n'existe des trivialités de la rue pour les gens habitués à ne la voir que des coussins de leur

voiture, suspendus à deux pieds de terre. Le doux balancement, les glaces intactes font à ces privilégiés

une vision à part, désintéressée de tout ce qui n'est pas au niveau de leur regard.

Mme de Rosen pensait: Comme il m'aime, comme il est bien!... L'autre avait certainement plus grand air,
mais comme, avec celui-là, c'eût été plus gentil! Ah! la vie la plus heureuse n'est qu'un service dépareillé,

il n'y a jamais de complet assortiment.

On approchait du cimetière. Des deux côtés de la chaussée les hangars des marbriers montraient des
blancheurs dures, des dalles, des statues, des croix mêlées à l'or des immortelles, au jais noir ou blanc des

couronnes et des ex-votos.

«Et Védrine?... sa figure?... à quoi nous décidons-nous?» demanda-t-il brusquement, du ton d'un homme
qui ne veut que parler affaires.

- C'est que....» Et tout éplorée: «Ah! mon Dieu, je vais vous faire encore de la peine....

- Moi ... pourquoi donc?»

La veille ils étaient retournés voir une dernière fois le paladin avant qu'on l'envoyât à la fonte. Déjà, à
une première visite, la princesse avait été fâcheusement impressionnée, moins encore par la sculpture de

Védrine à peine regardée que par cet étrange atelier où poussaient des arbres, où des lézards et des

cloportes couraient sur les murailles; puis, tout autour, ces ruines, ces plafonds effondrés, sentant encore

l'incendie, la révolution. Mais de cette seconde entrevue la pauvre petite femme était revenue

littéralement malade. «L'horreur des horreurs, ma chère!» ainsi exprimait-elle sa vraie impression, le soir

même, à Mme Astier, ce qu'elle n'avait osé dire à Paul, le sachant ami du sculpteur, et aussi parce que ce

nom de Védrine était des trois ou quatre que la convention mondaine choisit à l'envers de son goût, de

son éducation et admire follement sans savoir pourquoi, par une prétention à l'originalité artistique. Cette

informe et grossière figure sur la tombe de son Herbert!... oh! non, non ... mais c'est le prétexte à donner

qu'elle ne trouvait pas.

«Voyons, monsieur Paul, entre nous ... sans doute, c'est un morceau superbe.... Un beau Védrine
certainement ... mais convenez que c'est un peu triste!

- Dame! pour un tombeau....

- Puis, si vous voulez que je vous dise....» Elle avouait, hésitante, que cet homme tout nu sur son lit de
camp ne lui paraissait vraiment pas convenable, on pouvait croire à un portrait: «Et voyez-vous ce pauvre

Herbert, si réservé, si correct.... De quoi aurait-on l'air?

- Le fait est qu'en y songeant....» fit Paul très sérieux; et jetant son ami Védrine par-dessus bord aussi

< page précédente | 42 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.