bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - L'Immortel

comme si, malgré sa curiosité de connaître l'installation du jeune homme, la princesse avait eu peur d'un
tête-à-tête, plus complet là que dans son propre hôtel ou dans son coupé, sous la surveillance de la livrée

toujours présente. Non qu'il eût montré trop de hardiesse; frôleur, enveloppant, c'est tout ce qu'on pouvait

dire. Mais elle se redoutait elle-même, donnant en cela raison à ce jeune impertinent qui, très adroit

stratège en amour, l'avait à première vue classée dans la catégorie des villes ouvertes. Il désignait ainsi

les mondaines très défendues et bastionnées en apparence, gardées d'amont et d'aval, par le fleuve et par

la montagne, haut perchées, inattaquables, et qui en réalité s'enlèvent d'un coup de main. Cette fois

pourtant, son intention n'était pas de donner l'assaut; quelques approches un peu vives, une heure ou deux

de pressant flirtage, assez pour marquer la femme à sa griffe sans l'humilier, le congé du mort signifié

positivement, puis le mariage et les trente millions. Voilà le rêve heureux que Mme Astier avait

interrompu et qu'il reprenait à la même table, dans la même pose méditative, quand un nouveau coup de

timbre remplit tout l'hôtel. Des pourparlers, des retards. Paul ouvrit sa porte impatienté: «Qu'est-ce que

c'est?»

La voix d'un grand valet de pied, vêtu de noir, découpant sa silhouette sur la rue éclaboussée de pluie, lui
répondit de loin avec une respectueuse insolence que madame la princesse attendait Monsieur dans la

voiture. Paul Astier eut le courage de crier en étranglant: «J'y vais.» Mais, quelle rage! que d'ignobles

injures bégayées contre ce mort, dont le souvenir l'avait sûrement retenue! Presque aussitôt l'espoir d'une

revanche, probablement très bouffonne et à courte date, remit ses traits en place pour rejoindre la

princesse, aussi maître de lui que d'habitude, ne gardant de sa colère qu'un peu plus de pâleur aux joues.

Très chaud, le coupé dont on avait du relever les glaces à cause de l'ondée subite. D'énormes bouquets de
violettes, des couronnes lourdes comme des tourtes chargeaient les coussins autour de Mme de Rosen,

emplissaient ses genoux.

«Ces fleurs vous gênent peut-être ... désirez-vous que j'ouvre?» demanda-t-elle avec cette câlinerie
gentiment hypocrite de la femme qui vient de vous jouer un mauvais tour mais voudrait qu'on reste amis

quand même. Paul eut un geste évasif très digne. Qu'on ouvrit, qu'on fermât, cela lui était parfaitement

égal. Toute dorée et rose sous ses longs voiles de veuve, repris les jours de cimetière, la princesse se

sentait mal à l'aise, aurait préféré des reproches. Elle était si cruelle envers ce jeune homme, bien plus

cruelle encore qu'il ne pensait, hélas!... Et la main doucement sur celle de Paul: «Vous m'en voulez?»

Lui? pas du tout. De quoi lui en aurait-il voulu?

«De n'être pas entrée.... C'est vrai que j'avais promis ... puis au dernier moment.... Je ne croyais pas vous
faire tant de peine.

- Vous m'en avez fait beaucoup.»

Oh! ces hommes corrects, ces hommes de tenue, quand un mot de sensibilité leur échappe quelle valeur il
prend au coeur de la femme. Cela la retourne presque autant que de voir pleurer un officier en uniforme.

«Non, non, je vous en prie, n'ayez plus de chagrin à cause de moi ... dites que vous ne m'en voulez
plus....»

Elle lui parlait de tout près, penchée vers lui, laissant crouler ses fleurs, rassurée contre tout danger par
les deux larges dos noirs, les hauts chapeaux à cocardes noires qu'un grand parapluie abritait sur le siège.

«Écoutez, je vous promets de venir une fois, au moins une fois, avant....» Elle s'arrêta épouvantée. Dans

< page précédente | 41 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.