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Alphonse Daudet - L'Immortel

«Où vas-tu en sortant d'ici? fit-il d'un ton rêveur, toujours son chèque à la main.

- En sortant d'ici?...» Elle le regardait égarée et triste. Mais elle arrivait seulement, elle comptait bien
passer un bon moment avec lui; enfin, puisque cela le gênait ... «Où je vais?... chez la princesse.... Oh! ce

n'est pas pressé ... si ennuyeuse à toujours pleurer son Herbert.... On croit qu'elle n'y pense plus, et puis

ça repique de plus belle.»

Sur les lèvres de Paul hésita quelque chose qu'il ne dit pas.

«Eh bien! rends-moi un service, m'man.... J'attends quelqu'un ... va toucher ceci pour moi et retirer mes
traites de chez l'huissier.... Tu veux?»

Si elle voulait! En s'occupant de lui, ne serait-elle pas avec lui plus longtemps? Pendant qu'il signait, la
mère regardait autour d'elle l'atelier tendu de tapis et de guipures, où, à part un X en vieux noyer,

quelques moulages historiques, des fragments d'entablement accrochés ça et là, rien ne disait la

profession de l'habitant; et songeant à ses transes de tout à l'heure, la vue des bouquets à grandes tiges, du

lunch servi près du divan, lui suggéra que c'étaient de singuliers apprêts de suicide. Elle sourit sans la

moindre rancune.... «Ah! le joli monstre!...» et se contenta de lui dire en montrant du bout de son

ombrelle le drageoir rempli de fondants:

«Pour te faire sauter la ... le ... comment dis-tu ça?»

Lui aussi se mit à rire:

«Oh! tout est changé depuis hier.... Mon affaire, tu sais, la grosse affaire dont je t'ai parlé.... Eh bien!
cette fois, je crois que ça va y être....

- Tiens! c'est comme la mienne....

- Ah! oui, Samy ... le mariage....»

Leurs jolis yeux faux, d'un gris dur et semblable, un peu déteint chez la mère, se croisaient, se fouillaient
un moment. «Tu vas voir que nous serons trop riches....» dit-il enfin, et la poussant doucement dehors:

«Sauve-toi ... sauve-toi.»

* * * * *

Le matin, un billet de la princesse avait averti Paul qu'elle viendrait le prendre chez lui, pour aller là-bas.
Là-bas, c'est-à-dire au Père-Lachaise. Depuis quelque temps «Herbert repiquait», comme disait Mme

Astier. Deux fois par semaine, la veuve portait des fleurs au cimetière, les flambeaux, les prie-Dieu pour

la chapelle, activait et surveillait les ouvriers; une vraie recrudescence de ferveur conjugale. C'est

qu'après un long et pénible débat entre sa vanité et son amour, la tentation de rester princesse et le

charme fascinant de ce délicieux Paul Astier, - débat d'autant plus cruel qu'elle ne le confiait à personne

qu'au pauvre Herbert, tous les soirs, dans son journal, - tout à coup la nomination de Samy avait emporté

sa résolution; et il lui paraissait convenable, avant de prendre un nouveau mari, d'enterrer le premier

définitivement, d'en finir avec ce mausolée et l'intimité dangereuse du trop séduisant architecte.

Paul Astier s'amusait sans les comprendre des trépidations de cette petite âme affolée, y voyait un
symptôme excellent, la crise suprême des grandes décisions, seulement trop longue, et il était pressé. Il

fallait brusquer le dénouement, profiter de cette visite de Colette longtemps attendue, longtemps remise,

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