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Alphonse Daudet - L'Immortel
Lui-même, le jeune Paul a la voix cruellement nerveuse et cassante, ce soir, quelque chose de serré, de contracturé sur sa figure douce, que sa mère connaît bien, qu'elle a vu tout de suite quand elle est entrée. Qu'y a-t-il encore? Elle le surveille, essaie de lire dans ses yeux clairs qui se dérobent impénétrables, seulement plus aigus, plus durs.
Et le froid du dîner, le froid solennel continue, circule parmi les invités qui se groupent çà et là, les quelques femmes en cercle sur des sièges bas, les hommes debout, arrêtés ou marchant, mimant des conversations profondes avec la visible préoccupation d'attirer les regards de Son Altesse. C'est pour elle que le musicien Landry rêve au coin de la cheminée, levant son front génial et sa barbe d'apôtre, et qu'à l'autre angle Delpech le savant médite, le menton dans la main, anxieux, penché, des fronces au sourcil, comme s'il surveillait un mélange détonant.
Le philosophe Laniboire, fameux par sa ressemblance avec Pascal, rôde aussi, passe et repasse devant le canapé où monseigneur est en proie à Jean Réhu; on a oublié de le présenter, et, piteux, son grand nez s'allonge, quête a distance, semble dire: «Mais voyez donc si ce n'est pas le nez de Pascal!» Et vers le même canapé Mme Eviza filtre entre ses paupières à peine décloses un regard qui promet tout, quand monseigneur voudra, où et comme il voudra, pourvu que monseigneur vienne chez elle, qu'on le voie à son prochain lundi. Ah! le décor a beau changer, la pièce sera toujours la même: vanité, bassesse, aptitude aux courbettes, courtisanesque besoin de s'avilir, de s'aplatir! Il peut nous en venir, des visites impériales: nous avons à l'ancien garde-meuble tout ce qu'il faut pour les recevoir.
«Général!
- Votre Altesse?
- Je n'arriverai jamais pour la ballet....
- Mais, pourquoi restons-nous là, monseigneur?
- Je ne sais quoi ... une surprise ... on attend que le nonce soit parti....»
Ils murmurent ces quelques mots du bout des lèvres, sans se regarder, sans qu'un muscle anime leurs faces officielles, l'aide de camp assis près de son maître dont il imite le nasillement, le geste rare et la posture immobile au bord du divan, le bras arrondi sur la hanche, raide comme à la parade ou sur le devant de la loge impériale au théâtre Michel. Debout, devant eux, le vieux Réhu ne veut pas s'asseoir, ni cesser de parler, de remuer ses poudreux souvenirs de centenaire. Il a tant connu de gens, s'est habillé de tant de modes différentes! et plus c'est loin, mieux il se rappelle. «J'ai vu ça, moi.» Il s'arrête une minute à la fin de chaque anecdote, les yeux au lointain, vers le passé fuyant, puis repart sur une autre histoire. Il était chez Talma, à Brunoy, ou dans le boudoir de Joséphine, plein de boîtes à musique, de colibris en brillants, gazouillant et battant des ailes. Le voici qui déjeune avec Mme Tallien, rue de Babylone. Il la dépeint nue jusqu'aux flancs, ses beaux flancs en galbe de lyre, un long pagne de cachemire battant ses jambes à cothurnes, les épaules recouvertes par les cheveux frisés et tombants. Il a vu cela, lui, toute cette chair d'espagnole, grassouillette et pâle, nourrie de blancs-mangers; et ce souvenir fait grésiller ses petits yeux sans cils au fond de leurs orbites.
Dehors sur la terrasse, dans la nuit tiède du jardin, on cause à mi-voix, des rires étouffés traversent l'ombre où les cigares font un cercle de points rouges. C'est Lavaux qui s'amuse à demander au jeune garde-noble pour Danjou et Paul Astier l'histoire de la barrette et du zucchelo: «Monsignor il me dit: Popino....
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