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Alphonse Daudet - L'Immortel

moindre amertume. Puis il souleva un vieux tapis fermant sur la muraille un trou qui avait été une porte,
et fit passer Freydet dans l'énorme vestibule au plafond de planches, garni de nattes, de tentures sur les

ruines, qui lui servait d'atelier. L'aspect et le fouillis d'un hangar ou plutôt d'une cour qu'on aurait

couverte, car un figuier superbe montait dans une encoignure ensoleillée, tordait ses branches aux feuilles

décoratives, et tout près, la carcasse d'un calorifère éclaté simulait un vieux puits enguirlandé de lierre et

de chèvrefeuille. C'est là qu'il travaillait depuis deux ans, été comme hiver, dans les brumes du fleuve

tout proche, les bises glacées et meurtrières, «sans même éternuer une fois,» affirmait-il, paisible et

robuste comme un de ces grands artistes de la Renaissance dont il montrait le masque large et

l'imaginative fécondité. Maintenant, par exemple, il en avait de la sculpture et de l'architecture, comme

s'il venait d'écrire une tragédie! Sitôt sa figure livrée, payée, ce qu'il allait partir, remonter le Nil en

dabbich avec sa smala, et peindre, peindre du matin au soir.... Tout en parlant, il écartait un escabeau, une

sellette, amenait son ami devant un énorme bloc ébauché: «Le voilà, mon paladin ... dis franchement,

comment la trouves-tu?»

Freydet était un peu effaré et gêné par les dimensions colossales du guerrier couché, plus grand que
nature pour le proportionner à la hauteur de la tente et exagérant dans ce buste du plâtre la musculature

violente qui donne aux oeuvres de Védrine, en horreur du léché, l'aspect incomplet, limoneux,

préhistorique d'une belle oeuvre encore dans sa gangue; pourtant, à mesure qu'il regardait et comprenait

mieux, l'immense statue dégageait pour lui cette force irradiante et attractive qui est le beau dans l'art.

«Superbe!» dit-il, l'accent convaincu. Et l'autre clignant ses yeux d'un bon rire:

«Pas à première vue, hein? Il faut s'y faire, à ma sculpture, et j'ai bien peur que la princesse, quand elle va
voir cet affreux bonhomme....»

Paul Astier devait la lui amener dans quelques jours, une fois tout raboté, poli, prêt à partir pour la fonte;
et cette visite l'inquiétait, car il connaissait le goût des femmes du monde, il entendait au salon, les jours

à cent sous, ce jabotage en clichés qui court le long des Halles et s'ébat à la sculpture. Ce qu'elles

mentent, ce qu'elles se forcent! il n'y a de sincère que leurs toilettes de printemps étrennées pour ce Salon

qui leur donne l'occasion de les montrer.

«D'ailleurs, mon gros, continuait Védrine en entraînant son ami hors de l'atelier, de toutes les grimaces
parisiennes, de tous les mensonges de société, il n'y en a pas de plus effronté, de plus comique que

l'engouement pour les choses d'art. Une momerie à crever de rire, tous pratiquent et personne ne croit.

C'est comme pour la musique ... si tu les voyais, le dimanche....»

Ils enfilaient un long couloir en arcades, envahi lui aussi de cette végétation curieuse dont les germes
apportés là des quatre coins du ciel, gonflaient, verdissaient le sol battu, jaillissaient d'entre les peintures

des murailles crevées et noircies par la flamme; puis ils se trouvèrent dans la cour d'honneur, autrefois

sablée, formant aujourd'hui un champ mêlé d'avoine, de plantin, mélilo et séneçon aux mille hampes et

thyrses minuscules, au milieu duquel des planches limitaient un potager fleuri de tournesols, où

mûrissaient des fraises, des potirons, un jardinet de squatter à la lisière de quelque forêt vierge, et, pour

compléter l'illusion, une petite construction en briques y attenait.

«Le jardin du relieur et sa boutique,» dit Védrine désignant au-dessus de la porte entr'ouverte cette
enseigne en lettres d'un pied:

ALBIN FAGE

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