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Alphonse Daudet - L'Immortel

s'abattaient des pigeons, où tournaient des abeilles, où, sous un rayon de lumière blonde, apparaissait le
calme et beau profil de Mme Védrine donnant le sein à sa toute petite, pendant que l'aîné chassait à coups

de pierre des chats nombreux et panachés, gris, noirs, jaunes, qui sont comme les tigres de cette jungle en

plein Paris.

«Et puisque nous parlons de tes vers ... on se dit tout, n'est-ce pas, mon camarade?... ton livre, eh bien!
ton livre, que je n'ai fait qu'entr'ouvrir, n'a pas la bonne odeur de muguet, de menthe sauvage que les

autres m'apportaient. Il sent le laurier académique, ton Dieu dans la Nature, et je crains bien que,

cette fois, ta jolie note à la Brizeux, toute ta grâce forestière, n'aient été sacrifiées, jetées en péage dans la

gueule de Crocodilus.»

Ce surnom de Crocodilus que Védrine retrouvait au fond de sa mémoire écolière les amusa une minute.
Ils voyaient Astier-Réhu dans sa chaire, le front fumant, la toque en arrière, une aune de ruban rouge sur

le noir de sa toge, accompagnant de son geste solennel à grandes manches ses plaisanteries du répertoire:

«Tirez, tirez, ils ont pissé partout!...» ou ses déclamations rondouillardes en style de Vicq d'Azir dont il

devait plus tard occuper le fauteuil. Puis, comme Freydet, pris d'un remords de railler ainsi son vieux

maître, vantait son oeuvre historique, tant d'archives remuées, tirées pour la première fois de la poussière:

«Rien du tout,» fit Védrine d'un parfait dédain. Pour lui, les archives les plus curieuses aux mains d'un
imbécile n'avaient pas plus de signification que le fameux document humain quand c'est un sot romancier

qui l'utilise. La pièce d'or changée en feuille morte!... Et s'animant: «Voyons, est-ce que cela constitue un

titre d'historien, ce délayage de pièces inédites en de lourds in-octavo que personne ne lit, qui figurent

dans les bibliothèques au rayon des livres instructifs, des livres pour l'usage externe ... agiter avant de

s'en servir!... Il n'y a que la légèreté française pour prendre ces compilations au sérieux. Ce que les

Allemands et les Anglais nous blaguent!... Ineptissimus vir Astier-Réhu!.... dit Mommsen dans

une de ses notes.

- C'est même toi, gros sans-coeur, qui la fis lire au pauvre homme, cette note, et en pleine classe.

- Ah! J'en ai eu du babouin et du bélitre, presque autant que le jour où, fatigué de l'entendre nous répéter
que la volonté était un cric, qu'on parvenait à tout avec ce cric, je lui jetai de mon banc en faisant sa voix:

Et les ailes, monsieur Astier, et les ailes!»

Freydet se mit à rire, et, lâchant l'historien pour l'universitaire, il essayait de défendre Astier-Réhu
comme professeur. Mais Védrine se montait encore:

«Oui, parlons-en, du professeur, un misérable dont l'existence s'est passée à détruire, à arracher dans des
milliers d'intelligences la mauvaise herbe, c'est-à-dire l'original, le spontané, ces germes de vie qu'un

maître doit, avant tout, entretenir et protéger.... Ah! le saligaud, nous a-t-il assez raclés, épluchés,

sarclés.... Il y en avait qui résistaient au fer et à la bêche, mais le vieux s'acharnait des outils et des

ongles, arrivait à nous faire tous propres et plats comme un banc d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont

passé dans ses mains, à part quelques révoltés comme Herscher qui, dans sa haine du convenu, tombe à

l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui dois à cette vieille bête mon goût du contourné, de l'exaspéré, ma

sculpture en sacs de noix, comme ils disent ... tous les autres, abrutis, rasés, vidés....

- Eh bien! et moi? dit Freydet dans un navrement comique.

- Oh! toi, la nature t'a sauvé jusqu'à présent, mais, gare! si tu retombes sous la coupe de Crocodilus. Et
dire qu'il y a des écoles nationales pour nous fournir de ce genre de pédagogues, dire qu'il y a des

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