|
Alphonse Daudet - L'Immortel
- Jamais à la remorque.... Et puis, quand on réussit, la belle affaire! Qu'est-ce que ça rapporte?... de l'argent? pas tant que tes foins.... La notoriété? Oui, dans un coin d'église grand comme un fond de chapeau.... Encore si ça donnait du talent, si ceux qui en ont ne le perdaient pas une fois là, glacés par l'air de la maison. L'Académie est un salon, tu comprends; il y a un ton qu'il faut prendre, des choses qui ne se disent pas ou s'atténuent. Finies, les belles inventions; finis, les coups d'audace à se casser les reins. Les plus grouillants ne bougent plus, de peur d'un accroc à l'habit vert; c'est comme les petits qu'on endimanche: «Amusez-vous, mais ne vous salissez pas.» Ils s'amusent, je t'en réponds.... Il leur reste, je sais bien, l'adulation des popotes académiques et des belles dames qui les tiennent. Mais c'est si ennuyeux! J'en parle par expérience, m'y étant laissé quelquefois traîner. Oui, comme dit le vieux Réhu, j'ai vu ça, moi!... Des pécores prétentieuses m'ont débité des phrases de Revue mal digérées qui leur sortaient du bec en banderoles comme aux personnages de rébus. J'ai entendu Mme Ancelin, cette bonne grosse mère bête comme un accident, glousser d'admiration aux mots de Danjou, des mots de théâtre, fabriqués au couteau, aussi peu naturels que les frisons de sa perruque....»
Freydet n'en revenait pas: Danjou, le pâtre du Latium, une perruque!
«Oh! seulement une demie, un breton.... J'ai subi chez Mme Astier des lectures ethnographiques à tuer un hippopotame, et à la table de la duchesse, pourtant hautaine et prude, j'ai vu ce vieux singe de Laniboire, occupant la place d'honneur, grimacer des polissonneries qui, à tout autre qu'un immortel, auraient valu la porte avec un de ces mots à la Padovani, je ne te dis que ça.... Le comique, c'est que la duchesse qui l'a fait entrer à l'Académie, ce Laniboire, qui l'a vu humble et piteux à ses pieds, priant, geignant pour être élu.... «Nommez-le, disait-elle à mon cousin Loisillon, nommez-le pour m'en débarrasser....» Maintenant elle l'honore comme un Dieu, l'a toujours près d'elle à sa table, remplaçant son mépris de jadis par la plus plate admiration; ainsi le sauvage s'agenouille et tremble devant l'idole qu'il s'est taillée lui-même. Si je les connais, les salons académiques, niaiserie, cocasserie, vilaines petites intrigues!... Et tu irais te fourrer là-dedans? Je me demande pourquoi. Tu as la vie la plus belle du monde. Moi qui ne tiens à rien, je t'ai presque envié quand je t'ai vu à Clos-Jallanges avec ta soeur: la maison idéale à mi-côte, de hauts plafonds, des cheminées à entrer dedans tout entier, des chênes, des blés, des vignes, la rivière, une existence de gentilhomme campagnard comme on en trouve dans les romans de Tolstoï, pêche et chasse, de bons livres, un voisinage pas trop bête, des closiers pas trop voleurs, et pour l'empêcher de l'épaissir en ce perpétuel bien-être, le sourire de ta malade, si affinée, si vivante dans son fauteuil de blessée, si heureuse lorsque au retour d'une course en plein air tu lui lis quelque beau sonnet, des vers de nature, bien jaillis, écrits au crayon sur le bord de ta selle, ou le ventre dans l'herbe, comme nous voilà, moins cet horrible fracas de camions et de trompettes....»
Védrine fut forcé de s'interrompre. De lourds fardiers, chargés de famille, ébranlant le sol et les maisons, une éclatante sonnerie dans la caserne de dragons voisine, le rauque beuglement d'une sirène de remorqueur, un orgue, les cloches de Sainte-Clotilde, se rencontrèrent dans un de ces confusionnants tutti que forment par poussées les bruits d'une grande ville; et le contraste était saisissant de ce vacarme énorme et babylonien, que l'on sentait si proche, avec le champ sauvage d'avoines et de fougères, ombragé de hautes verdures, où les deux anciens Louis-le-Grand fumaient et causaient coeur à coeur.
C'était au coin du quai d'Orsay et de la rue de Bellechasse, sur cette terrasse ruinée de l'ancienne Cour des Comptes, envahie d'odorantes herbes folles, comme une carrière en plein bois quand vient le printemps. De grands massifs défleuris de lilas, des bosquets touffus de platanes et d'érables, poussés le long des balustres de pierre chargés de lierres et de clématites, faisaient un abri vert et serré où
|