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Alphonse Daudet - L'Immortel

Moi, moi, de l'Académie française!... Oh! soigne-toi, soeur chérie, guéris tes maudites jambes, que tu
puisses venir à Paris pour le grand jour, voir ton frère l'épée au côté, dans l'habit vert brodé de palmes,

prendre place parmi tout ce que la France compte d'illustre. Tiens! la tête me tourne, je t'ombrasse vite et

vais me coucher,

Ton frère bien aimant,

ABEL DE FREYDET.

Tu penses qu'au milieu de ces aventures, j'ai oublié les graines, paillassons, arbustes, toutes mes
emplettes; ce sera pour bientôt, je resterai ici quelque temps. Astier-Réhu m'a bien recommandé de ne

rien dire, mais de fréquenter les milieux académiques. Me montrer, qu'on me voie, c'est plus important

que tout.

IV

«Méfie-toi, mon Freydet.... Je connais ce coup-là, c'est le coup du racolage.... Au fond, ces gens se
sentent finis, en train de moisir sous leur coupole.... L'Académie est un goût qui se perd, une ambition

passée de mode.... Son succès n'est qu'une apparence.... Aussi, depuis quelques années, l'illustre

compagnie n'attend plus le client chez elle, descend sur le trottoir et fait la retape. Partout, dans le monde,

les ateliers, les librairies, les couloirs de théâtre, tous les milieux de littérature ou d'art, vous trouvez

l'académicien racoleur souriant aux jeunes talents qui bourgeonnent: «L'Académie a l'oeil sur vous, jeune

homme!...» Si le renom est déjà venu, si l'auteur en est à son troisième ou quatrième bouquin, comme toi,

alors l'invite est plus directe: «Pensez à nous, mon cher, c'est le moment....» Ou brutalement, dans une

bourrade affectueuse: «Ah ça! décidément, vous ne voulez pas être des nôtres?...» Le coup se fait aussi,

mais plus insinuant, plus en douceur, avec l'homme du monde, traducteur de l'Arioste, fabricant de

comédies de sociétés: «Hé! hé!... dites donc ... mais savez-vous que...?» Et si le mondain se récrie sur son

indignité, le peu de sa personne et de son bagage, le racoleur lui sort la phrase consacrée: «l'Académie est

un salon....» Bon sang de Dieu! ce qu'elle a servi, cette phrase-là: «l'Académie est un salon ... elle ne

reçoit pas l'oeuvre seulement, mais l'homme....» En attendant, c'est le racoleur qui est reçu, choyé, de

tous les dîners, de toutes les fêtes.... Il devient le parasite adulé des espérances qu'il fait naître et qu'il a

soin de cultiver....»

Ici, le bon Freydet s'indigna. Jamais son maître Astier ne se livrerait à des besognes aussi basses. Et
Védrine haussant les épaules:

«Lui, mais c'est le pire de tous, le racoleur convaincu, désintéressé.... Il croit à l'Académie; toute sa vie
est là, et quand il vous dit: «Si vous saviez que c'est bon!» avec le clapement de langue qui savoure une

pêche mûre, il parle comme il pense et son amorce est d'autant plus forte et dangereuse. Par exemple, une

fois l'hameçon happé, bien ancré, l'Académie ne s'occupe plus de son patient, elle le laisse s'agiter,

barboter.... Voyons, toi, pêcheur, quand tu as pris une belle perche, un brochet de poids et que tu le files

derrière ton bateau, comment appelles-tu ça?

- Noyer le poisson?...

- Tout juste! Regarde Moser.... A-t-il bien une tête de poisson noyé!... dix ans qu'on le charrie à la
remorque. Et de Salèle, et Guérineau ... combien d'autres qui ne se débattent même plus.

- Mais enfin, on y entre, à l'Académie, on y arrive....

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