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Alphonse Daudet - L'Immortel
bas du tableau.
Je dois dire qu'à part Dalzon qui buvait hypocritement ses paroles, j'étais seul dans le salon à m'intéresser aux récits de ce patriarche, plus curieux pour moi que les historiettes d'un certain Lavaux, journaliste, bibliothécaire, je ne sais trop, en tout cas terriblement bavard et renseigné. Dès qu'il est arrivé: «Ah! voilà Lavaux.... Lavaux....» et tout de suite un cercle autour de lui, on rit, on s'ébat; le plus sourcilleux des immortels se délecte aux anecdotes de ce gros homme, sorte de chanoine papelard et rasé, la face rubiconde, les yeux en bille, entremêlant ses potins et ses discours de: «Je disais à de Broglie.... Dumas me racontait, l'autre soir.... Je tiens ceci de la duchesse....» s'appuyant des plus grands noms, des illustrations de tout genre, choyé de toutes ces dames qu'il met au courant des intrigues académiques, diplomatiques, littéraires et mondaines, intime de Danjou qui le tutoie, familier du prince d'Athis avec qui il est entré, traitant Dalzon de haut en bas, aussi le jeune critique de Shelley, enfin doué d'une autorité, d'une puissance que je ne puis m'expliquer.
Dans le fatras d'anecdotes qu'il tirait de ses inépuisables bajoues, pour la plupart des charades à mon ingénuité provinciale, une seulement m'a frappé: l'aventure d'un jeune garde-noble, le comte Adriani, qui, traversant Paris avec son oblégat pour porter à je ne sais qui la barrette et la calotte cardinalices, aurait oublié ces deux insignes chez une belle de nuit rencontrée dans la gare même au saut du vagon, et dont le pauvre garçon, éperdu dans Paris, ne savait ni le nom, ni l'adresse. Le voilà obligé d'écrire à la cour de Rome pour remplacer les deux coiffures sacerdotales dont la demoiselle doit être bien embarrassée. Le piquant, c'est que ce petit comte Adriani est le propre neveu du nonce, et qu'à la dernière soirée de la duchesse - on dit, ici, la duchesse tout court comme à Mousseaux - il racontait son histoire en toute innocence et dans un délicieux jargon que Lavaux imite à ravir: «Dans la gare, Monsignor il mé dit: Pepino, porte le berretto.... Z'avais déza le zuccheto ... avec le berretto ça m'en faisait deux....» Et les roulements d'yeux du jeune et ardent papalin en arrêt devant la drôlesse: «Cristo! qu'elle est bella....»
Au milieu des rires, des petits cris: «Charmant.... Ah! ce Lavaux ... ce Lavaux....» je demande à Mme Ancelin assise près de moi: «Qu'est-ce donc que ce M. Lavaux? Qu'est-ce qu'il fait?» La bonne dame a paru stupéfaite: «Lavaux?... Connaissez pas?... Mais c'est le zèbre de la duchesse....» Elle est partie là-dessus, courant après Danjou, et me voilà bien informé. Ce monde parisien est extraordinaire, son dictionnaire se renouvelle à chaque saison. Zèbre, un zèbre! Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? Mais je m'aperçois que ma visite se prolonge hors de toute convenance et que mon maître Astier ne descend pas. Il faut partir. Je me glisse entre les fauteuils pour aller saluer la maîtresse de maison; au passage, aperçu Mlle Moser qui pleure dans le gilet blanc de Brétigny. Depuis dix ans qu'il a posé sa candidature, le pauvre Moser découragé n'ose plus lui-même, il envoie sa fille, personne déjà mûre, pas jolie, et qui se donne un mal d'Antigone, monte des étages, s'improvise commissionnaire et corvéable des académiciens et de leurs femmes, corrige les épreuves, soigne les rhumathismes des uns et des autres, use son triste célibat à cette poursuite du fauteuil où son père n'atteindra jamais; en noir, modeste, mal coiffée, elle encombre la sortie, non loin de Dalzon qui, très agité, se débat entre deux académiciens à têtes de juges et proteste d'une voix étranglée:
«Pas vrai ... une infamie!... Jamais écrit cela....»
Mystère!... Madame Astier, qui pourrait me renseigner, est elle-même en conférence très intime avec Lavaux et le prince d'Athis.
Tu as dû l'apercevoir en voiture avec la duchesse, roulant sur les routes de Mousseaux, ce d'Athis, Samy, comme on l'appelle, un long, mince, chauve, cassé en deux, la figure fripée, d'un blanc de cire, une barbe
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