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Alphonse Daudet - L'Immortel

recueille et colporte, est bien la plus aimable personne. Encore une qui a passé la nuit à me lire. Après
cela, c'est peut-être une formule. Elle m'a ouvert tout grand son salon, un des trois où fréquente et s'agite

l'Académie. Picheral dirait que Mme Ancelin, affolée de théâtre, reçoit plus volontiers les cabotins, Mme

Astier les Petdeloup, et que la duchesse Padovani accapare les ducs, la gentry de l'Institut. Mais en

somme, ces trois rendez-vous de gloire et d'intrigue ouvrent les uns sur les autres, car j'ai vu défiler,

mercredi, rue de Beaune, un assortiment varié d'immortels de toutes catégories: Danjou, l'auteur

dramatique, Rousse, Boissier, Dumas, de Brétigny, le baron Huchenard des Inscriptions et Belles Lettres,

le prince d'Athis des Sciences morales et politiques. Il y a encore un quatrième salon en formation, celui

de Mme Eviza, une juive aux joues pleines, aux longs yeux étroits, et qui flirte avec tout l'Institut, dont

elle porte les couleurs, des broderies vertes sur sa veste printanière et son petit chapeau aux ailes de

caducée. Oh! mais un flirt jusqu'à l'inconvenance.... Je l'entendais dire à Danjou, qu'elle invitait:

«Chez Mme Ancelin c'est: ici l'on dîne. Chez moi: ici l'on aime.

- Il me faut les deux ... logé et nourri,» répondait froidement Danjou, que je crois un parfait cynique, sous
son masque dur, immobile, sa toison noire et drue de pâtre du Latium. Belle diseuse, Mme Eviza, d'une

érudition imperturbable, citant au vieux baron Huchenard des phrases entières de ses Habitants des

Cavernes
discutant le poète Shelley avec un tout jeunet critique de revue, correctement et sagement
grave, le col haut sous son menton pointu.

Dans ma jeunesse, on débutait par des vers, pour aller n'importe où, à la prose, aux affaires, au barreau.
Maintenant, c'est par la critique et, généralement, par une étude sur Shelley. Mme Astier m'a présenté à

ce petit monsieur dont les décisions comptent dans le monde littéraire, mais ma moustache et mon hâle

de soldat laboureur lui ont probablement déplu, nous n'avons échangé que peu de mots tandis que

j'observais la comédie des candidats, femmes ou parentes de candidats, venant se montrer, tâter l'eau, car

Ripault-Babin est bien vieux et Loisillon ne peut durer: deux fauteuils en perspective autour desquels

s'échangent des regards furieux, des paroles empoisonnées.

Tu sais, Dalzon, ton romancier, il était là; bonne, franche et spirituelle figure, bien celle de son talent.
Mais tu aurais souffert de le voir humble et frétillant, devant une non-valeur comme Brétigny qui n'a

jamais rien fait, qui tient à l'Académie la place réservée de l'homme du monde, celle du «pauvre» en

province, aux tablées du jour des Rois; et non seulement auprès de Brétigny, mais de chaque académicien

qui entrait, attentif aux anecdotes du vieux Réhu, riant aux moindres malices de Danjou, du rire lâche,

écolier, que Védrine appelait à Louis-le-Grand le «rire au professeur.» Tout cela pour monter, des douze

voix qu'il eut l'an dernier, à la majorité nécessaire.

Le vieux Jean Réhu est apparu un moment chez sa petite-fille, prodigieusement vert et droit, sanglé dans
sa longue redingote, avec une toute petite figure ratatinée, comme tombée dans le feu, et de la barbe

courte et cotonneuse, une mousse sur de la vieille pierre. Des yeux vifs, une mémoire admirable; mais il

est sourd, ce qui l'attriste, le condamne à des monologues d'intéressants et personnels souvenirs. Il nous

racontait aujourd'hui l'intérieur de l'impératrice Joséphine à la Malmaison, sa payse, comme il l'appelle,

créoles tous deux, de la Martinique. Il nous la montrait dans ses mousselines et ses châles, sentant le

musc à renverser, entourée de fleurs des colonies que, même en temps de guerre, les flottes ennemies

laissaient galamment passer. Il nous parlait aussi de l'atelier David pendant le Consulat, il nous faisait le

peintre, sa joue gonflée, sa bouche de travers, pleine de bouillie, tutoyant, rudoyant ses élèves. Et

toujours, à la fin de chaque récit, l'Ancêtre témoin de tant de choses a un hochement de tête, regarde au

loin, et de sa voix forte dit: «J'ai vu ça, moi....» mettant en quelque sorte une signature d'authenticité au

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