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Alphonse Daudet - L'Immortel

l'Académie française), - Bonaparte et le Concordat (couronné par l'Académie française), - et cette
admirable Introduction à l'Histoire de la Maison d'Orléans, portique grandiose de l'oeuvre à laquelle

l'historien devait donner vingt ans de sa vie. Cette fois, l'Académie n'ayant plus de couronne à lui offrir,

le fit asseoir parmi ses élus. Il était déjà un peu de la maison, ayant épousé Mlle Réhu, fille du regretté

Paulin Réhu, le célèbre architecte, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, petite-fille

du vénérable Jean Réhu, doyen de l'Académie française, l'élégant traducteur d'Ovide, l'auteur des

Lettres à Uranie, dont la verte vieillesse fait l'admiration de l'Institut.

On sait avec quel noble désintéressement, appelé par M. Thiers, son collègue et ami, aux fonctions
d'archiviste des Affaires étrangères, Léonard Astier-Réhu se démit de sa charge au bout de quelques

années (1878), refusant de courber sa plume et l'impartialité de l'Histoire devant les exigences de nos

gouvernants actuels. Mais, privé de ses chères archives, l'écrivain a su mettre ses loisirs à profit. En deux

ans, il nous a donné les trois derniers volumes de son histoire et nous annonce prochainement un Galilée

inconnu d'après les documents les plus curieux et les plus inédits. Tous les ouvrages d'Astier-Réhu

sont en vente chez Petit-Séquard, à la librairie académique

L'éditeur du Dictionnaire des «Célébrités» laissant à chaque intéressé le soin de se raconter lui-même,
l'authenticité de ces notes biographiques ne saurait être mise en doute. Mais pourquoi dire que Léonard

Astier-Réhu avait donné sa démission d'archiviste, quand personne n'ignore qu'il fut destitué, mis à pied

comme un simple cocher de fiacre, pour une phrase imprudente échappée à l'historien de la Maison

d'Orléans, tome V, page 327: «Alors comme aujourd'hui, la France, submergée sous le flot

démagogique....»

Où peut conduire une métaphore! Les douze mille francs de sa place, un logement au quai d'Orsay,
chauffage, éclairage, en plus ce merveilleux trésor de pièces historiques où ses livres avaient pris vie;

voila ce que lui emporta ce «flot démagogique,» son flot! Le pauvre homme ne s'en consolait pas. Même

après deux ans écoulés, le regret du bien-être et des honneurs de son emploi lui mordait le coeur, plus vif

à certains jours, à certaines dates du mois ou de la semaine, et principalement le jour de Teyssèdre.

C'était le frotteur, ce Teyssèdre. Il venait de fondation chez les Astier le mercredi; et l'après-midi du
même jour, Mme Astier recevait dans le cabinet de travail de son mari, seule pièce présentable de ce

troisième étage de la rue de Beaune, débris d'un beau logis, majestueux de plafond, mais terriblement

incommode. On se figure le désarroi où ce mercredi, revenant chaque semaine, jetait l'illustre historien

interrompu dans sa production laborieuse et méthodique; il en avait pris en haine le frotteur, son «pays»,

à la face jaune, fermée et dure comme son pain de cire, ce Teyssèdre qui, sous prétexte qu'il était de

Riom, «tandis que meuchieu Achtier n'était que de Chauvagnat,» bousculait sans respect la lourde table

encombrée de cahiers, de notes, de rapports, chassait de pièce en pièce le pauvre grand homme, réduit à

se réfugier dans une soupente prise sur la hauteur de son cabinet, où, bien que de taille médiocre, il ne

tenait qu'assis. Meublé d'un vieux fauteuil en tapisserie, d'une ancienne table à jeu et d'un cartonnier, ce

débarras s'éclairait sur la cour par le cintre de la grande fenêtre du dessous; cela faisait dans la muraille

une porte d'orangerie, basse et vitrée, devant laquelle l'historien en labeur s'apercevait des pieds à la tête,

péniblement ramassé comme le cardinal La Balue dans sa cage. C'est là qu'il se trouvait un matin, les

yeux sur un vieux grimoire, quand le timbre de l'entrée retentit dans l'appartement envahi par le tonnerre

de Teyssèdre.

«Est-ce vous, Fage? demanda l'académicien de sa voix de basse, cuivrée et profonde.

- Non, meuchieu Achtier ... ch'est votre garchon.»

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