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Alphonse Daudet - L'Immortel

Je revenais dîner à mon hôtel, pas mal assombri, comme tu penses, quand sur le quai d'Orsay, devant la
ruine envahie de verdure de la Cour des Comptes, je me heurte à un grand diable encombrant et distrait:

«Freydet! - Védrine!» Tu n'as pas oublié mon ami le sculpteur Védrine qui, du temps qu'il travaillait à

Mousseaux, était venu passer une après-midi à Clos-Jallanges avec sa jeune et charmante femme. Il n'a

pas changé, seulement un peu blanc vers les tempes; il tenait par la main ce bel enfant aux yeux de fièvre

que tu admirais, s'en allait le front haut, de lents gestes descriptifs, l'air planant et superbe d'une

promenade élyséenne que suivait à distance Mme Védrine poussant la petite voiture où riait une fillette,

née depuis leur voyage en Touraine.

«Ça lui en fait trois, moi compris,» m'a dit Védrine montrant sa femme; et c'est bien vrai que dans le
regard dont elle couve son mari, il y a la maternité paisible et tendre d'une madone flamande en extase

devant son fils et son Dieu. Causé longtemps debout contre le parapet du quai; cela me faisait du bien

d'être avec ces braves gens. En voilà un, Védrine, qui se moque du succès, et du public, et des prix

d'Académie. Apparenté comme il est, cousin des Loisillon, du baron Huchenard, il n'aurait qu'à vouloir, à

teinter d'un peu d'eau son vin trop raide; il obtiendrait des commandes, le prix biennal, serait de l'Institut

demain. Mais rien ne le tente, pas même la gloire. «La gloire, me disait-il, j'en ai goûté deux ou trois fois,

je sais ce que c'est ... tiens, il t'arrive en fumant de prendre ton cigare à rebours, eh bien! c'est ça la gloire.

Un bon cigare dans la bouche par le côté du feu et de la cendre....

- Mais enfin, Védrine, si tu ne travailles ni pour la gloire ni pour l'argent....

- Oh! ça....

- Oui, je sais ton beau mépris.... Alors, pourquoi te donner tant de mal?

- Pour moi, pour ma joie personnelle, le besoin de créer, de m'exprimer.»

Évidemment, celui-là, dans l'île déserte, eût continué son labeur. C'est le véritable artiste, inquiet, curieux
d'une forme nouvelle, et, dans ses intervalles de travail, cherchant avec d'autres matières, d'autres

éléments, à contenter son goût d'inédit. Il a fait de la poterie, des émaux, ces belles mosaïques de la salle

des gardes que l'on admire à Mousseaux. Puis, la chose achevée, la difficulté vaincue, il passe à une

autre; son rêve, en ce moment, c'est d'essayer de la peinture, et, sitôt son paladin terminé, une grande

figure de bronze pour le tombeau de Rosen, il compte, comme il dit, «se mettre à l'huile!» Et sa femme

approuve toujours, chevauche avec lui toutes ses chimères; la vraie femme d'artiste, silencieuse,

admirante, écartant du grand enfant ce qui blesserait son rêve, heurterait son pied dans sa marche

d'astrologue. Une femme, ma chère Germaine, à faire désirer le mariage. Oui, j'en connaîtrais une

pareille, je l'amènerais à Clos-Jallanges et je suis sûr que tu l'aimerais; mais ne t'effraie pas, les Mme

Védrine sont rares, et nous continuerons à vivre tous deux, comme maintenant, jusqu'à la fin.

On s'est quitté en prenant rendez-vous pour jeudi prochain, non pas chez eux à Neuilly, mais à l'atelier du
quai d'Orsay où ils passent la journée tous ensemble. Cet atelier, paraît-il, est la chose la plus

extraordinaire du monde: un coin de l'ancienne Cour des Comptes où le sculpteur a obtenu de travailler

dans la verdure sauvage et les pierres croulantes. En m'en allant, je me retournais pour les voir marcher le

long du quai, le père, la mère, les petits, tous serrés dans cette lumière paisible du couchant qui les dorait

comme un tableau de Sainte-Famille. Ébauché quelques vers là-dessus, le soir, à l'hôtel; mais les voisins

me gênent, je n'ose pas donner de la voix. Il me faut mon grand cabinet de Jallanges, mes trois croisées

sur le fleuve et les pentes de vignes.

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