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Alphonse Daudet - L'Immortel

c'est une jolie femme, les choses se passent autrement. Laniboire devient grivois; Ripault-Babin, toujours
bouillant quoique octogénaire, offre à la candidate un peu de pâte de guimauve et chevrote: «Portez-la

d'abord à vos lèvres.... Je la finirai.» J'ai cueilli le propos au secrétariat même, où les immortels sont

traités avec une aimable désinvolture. «Le prix Boisseau? Attendez donc ... vous avez deux ducs, trois

Petdeloup, deux cabotins.» C'est ainsi que, dans l'intimité des bureaux, se subdivise l'Académie française.

Les ducs, ce sont tous les gens de noblesse et l'épiscopat; les Petdeloup comprennent les professeurs et

savants divers; par cabotins, on entend les avocats, hommes de théâtre, journalistes, romanciers.

Ayant donc les adresses de mes Petdeloup, ducs et cabotins, j'ai dédicacé un de mes exemplaires à
l'aimable Picheral, un autre, pour la forme, au pauvre M. Loisillon, le secrétaire perpétuel, qu'on dit à

toute extrémité, et je me suis empressé de distribuer le reste à tous les bouts de Paris. Il faisait un temps

superbe, le bois de Boulogne que j'ai traversé en revenant de chez Ripault-Babin - portez-le d'abord à vos

lèvres - embaumait l'aubépine et la violette, je me croyais chez nous, à ces premiers jours de printemps

hâtif où l'air est si frais et le soleil si chaud, et l'envie me venait de tout négliger pour rentrer à Jallanges,

près de toi. Dîné au boulevard, tout seul, mélancoliquement; fini ma soirée aux Français, où l'on

jouait Le Dernier Frontin de Desminières. Un de mes juges pour le prix Boisseau, ce

Desminières; aussi ne dirai-je qu'à toi combien ses vers m'ont ennuyé. La chaleur, le gaz, j'avais le sang à

la tête. Tous ces comédiens jouaient comme pour le grand roi; et pendant qu'ils dévidaient les alexandrins

pareils aux bandelettes d'une momie qu'on démaillote, l'odeur des épines de Jallanges me poursuivait

encore, et je me récitais les jolis vers de Du Bellay, presque un pays:

Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré que le mont Palatin

Et plus que l'air marin la douceur angevine.

Mardi. Courses dans Paris tout le matin, stations devant les libraires, cherchant mon livre aux
vitrines. La Faunesse.... La Faunesse.... On ne voyait que ça partout, bandé de l'annonce «vient de

paraître,» puis, de loin en loin, un pauvre Dieu dans la Nature, piteux, enfoui. Quand on ne me

regardait pas, je le mettais sur la pile, bien en vue, mais personne ne s'arrêtait. Si, boulevard des Italiens,

un nègre, très bien, l'air intelligent.... Il a feuilleté mon bouquin cinq minutes, puis est parti sans l'acheter.

J'avais envie de le lui offrir.

À déjeuner, dans un coin de taverne anglaise, lu les journaux. Pas un mot sur moi, pas même une petite
annonce. Ce Manivet est si négligent! a-t-il seulement fait les envois, comme il me le jure? Et puis il en

paraît tant de livres. Paris en est submergé. C'est triste tout de même, ces vers qui vous brûlaient les

doigts quand on les écrivait dans la joie, dans la fièvre, qui vous semblaient beaux, à remplir, illuminer le

monde, les voilà qui circulent, plus ignorés que lorsqu'ils vous bourdonnaient obscurément dans le

cerveau; un peu l'histoire de ces toilettes de bal, revêtues dans l'enthousiasme de la famille, qu'on se

figure devoir tout éclipser, tout écraser, et qui, sous le lustre, se perdent dans la quantité. Ah! ce Herscher

est bien heureux. On le lit, lui; on le comprend. J'ai rencontré des femmes ayant au bras, dans leur

mantelet, ce volume jaune tout frais paru.... Misère de nous! on a beau se mettre en dehors et au-dessus

de la foule, c'est pour elle qu'on écrit. Séparé de tous, dans son île, ayant perdu jusqu'à l'espoir d'une voile

à la chute de l'horizon, Robinson, même grand génie poétique, eût-il jamais fait des vers? Longuement

réflexionné là-dessus en battant les Champs-Élysées, perdu comme mon livre dans ce grand flot

indifférent.

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