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Alphonse Daudet - L'Immortel
C'est qu'elle avait son plan, Mme Astier, une idée germée dans sa solide petite tête, un mardi soir, aux Français, sur cette confidence à voix basse du prince d'Athis: «Ah! ma pauvre Adélaïde, quel boulet!... que je m'ennuie!...» Tout de suite elle pensait à le marier avec la princesse, et ce fut un nouveau jeu, à l'envers du premier, non moins délicat et charmant. Il ne s'agissait plus de prêcher l'éternité des serments, de chercher dans Joubert ou autres honnêtes philosophes des pensées comme celle-ci, copiée par la princesse en tête de son livre de mariage: «On n'est épouse et veuve avec dignité qu'une fois....» ni de s'extasier sur les grâces viriles du jeune héros dont l'image en pied, en buste, de profil ou de trois quarts, sculpture, peinture, se dressait par tout l'hôtel.
Au contraire, une dépréciation graduée et savante: «Ne trouvez-vous pas, chère amie ... ces portraits du prince lui font la mâchoire trop lourde ... sans doute, je veux bien, il avait tout ceci un peu fort, un peu épais....» et, à tout petits coups empoisonnés, avec une douceur, une adresse infinies, se reprenant quand elle allait trop loin, guettant le sourire de Colette à une malice appuyée, elle arrivait à lui faire convenir que son Herbert avait toujours été pas mal reître, plus gentilhomme de nom que de façons, sans le grand air, par exemple, de ce prince d'Athis rencontré, l'autre dimanche, sur le perron de Saint-Philippe. «Si le coeur vous en dit, il est à marier, ma chère....» Ceci jeté comme en l'air, sur un ton de badinage; puis repris, présenté plus clairement. Eh! pourquoi pas? toutes les convenances y seraient, grand nom, situation diplomatique considérable; et pas de changement à la couronne ni au titre, ce qui avait bien son importance ménagère: «Enfin, ma chère, s'il faut vous l'apprendre, un homme qui a pour vous le plus vif sentiment....»
Ce mot de sentiment blessa d'abord la princesse comme un outrage, mais elle s'habitua à l'entendre. On rencontrait d'Athis à l'église, puis rue de Beaune, en grand mystère, et Colette convenait bientôt que lui seul aurait pu la faire renoncer au veuvage.... Mais, quoi? son pauvre Rosen l'avait aimée si dévotement, si uniquement!
«Oh! uniquement!...» faisait Mme Astier dans un petit sourire renseigné que suivaient des allusions, des demi-mots, et, comme toujours, l'empoisonnement de la femme par la femme. «Mais, chère amie, il n'y a pas d'amour unique, de mari fidèle ... les honnêtes, les élevés s'arrangent pour ne pas attrister, humilier leur femme, troubler le ménage....
- Alors vous croyez qu'Herbert?...
- Mon Dieu! comme les autres.»
La princesse se révoltait, boudait, fondait en ces larmes faciles, sans douleur, d'où la femme sort apaisée et rafraîchie comme une pelouse après l'ondée. Tout de même, elle ne cédait pas, au grand dépit de Mme Astier bien loin de soupçonner la cause réelle de cette résistance.
Le vrai, c'est qu'à force d'examiner ensemble ce projet de mausolée, frôlant leurs mains et leurs cheveux sur les plans, les esquisses de caveaux et de statues funèbres, Paul et Colette s'étaient pris l'un pour l'autre d'une sympathie de camarades, peu à peu devenue plus tendre, jusqu'au jour où Paul Astier surprit dans un regard posé sur lui le trouble d'un caprice, presque un aveu. Cette possibilité, ce rêve, ce prodige lui apparut de Colette de Rosen l'épousant, lui apportant ses vingt ou trente millions. Oh! plus tard, après un stage de patience, un siège en règle de la place. Avant tout, se méfier de m'man, très subtile, très forte, mais péchant par abus de zèle, surtout lorsqu'il s'agissait de son Paul. Elle brûlerait toutes les chances à vouloir hâter la réussite. Il se cachait donc de Mme Astier, sans se douter qu'elle allait à contre-mine dans le même chemin que lui, agissait tout seul, très lentement, charmant la princesse par sa jeunesse élégante,
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