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Alphonse Daudet - L'Immortel

C'est là que vivait, cloîtrée depuis son deuil et la tragique aventure qui la fit veuve à vingt-six ans, la
princesse Colette de Rosen. Les chroniques du temps ont raconté le désespoir à grand fracas de ce jeune

veuvage, les cheveux blonds coupés ras, jetés dans la bière, la chambre transformée en chapelle ardente,

les repas solitaires, à deux couverts, et sur la table de l'antichambre, à leur place ordinaire, la canne, les

gants, le chapeau du prince, comme s'il était là, comme s'il allait sortir. Mais ce dont personne n'avait

parlé, c'est le dévouement affectueux, la sollicitude presque maternelle de Mme Astier pour la «pauvre

petite,» en ces circonstances douloureuses.

La liaison de ces dames datait de quelques années, d'un prix décerné par l'Académie au prince de Rosen
pour un ouvrage historique. Astier-Réhu rapporteur: toutefois l'écart de l'âge, des positions, maintenait

entre elles des distances que le deuil de la princesse supprima. Dans son éclatante rupture avec le monde,

madame Astier fut seule exceptée; seule, elle put franchir le perron de l'hôtel changé en couvent où

pleurait la pauvre Carmélite noire à tête rase; seule, elle fut admise à entendre, deux fois par semaine, la

messe dite à Saint-Philippe pour le repos de l'âme d'Herbert, et aussi la lecture des lettres que Colette

écrivait tous les soirs à son cher absent, lui racontant sa vie, l'emploi de ses journées. Il y a dans le deuil

le plus austère des détails matériels qui déshonorent la douleur mais que veut le monde, commandes de

livrées, draperies d'équipages, l'écoeurant contact du fournisseur aux façons hypocrites et dolentes; de

tout cela Mme Astier s'était chargée avec une patience inlassable, et prenant en tutelle cette lourde

maison que de beaux yeux brouillés de larmes ne pouvaient plus conduire, elle épargnait à la jeune veuve

tout ce qui dérangeait son désespoir, ses heures pour prier, pleurer, correspondre «au delà,» et porter des

brassées de fleurs rares au Père-Lachaise, où Paul Astier surveillait l'érection du gigantesque mausolée en

pierres commémoratives prises sur le lieu du désastre, selon le désir de la princesse.

Malheureusement, l'extraction, le transport de ces rochers dalmates, le granit dur à tailler, puis les mille
projets, les changeants caprices de la veuve, qui ne trouvait rien d'assez grand, d'assez pompeux, à la

taille de son héros mort, avaient causé tant de retards et d'entraves qu'en mai 1880, deux années pleines

après la catastrophe et l'entreprise des travaux, le monument n'était pas encore fini. C'est beaucoup, deux

ans, pour une douleur démonstrative, toujours au paroxisme, prête à se donner en une fois. Sans doute le

deuil subsistait, toujours austère d'apparence, l'hôtel muet et fermé comme un caveau; mais au lieu de la

statue vivante, en prières et en larmes, au fond de la crypte, il y avait maintenant une jeune et jolie

femme, dont les cheveux repoussaient serrés et fins avec des révoltes de vie, des frisons, des

ondulements.

De cette blonde chevelure revenue, le noir du veuvage s'éclaircissait comme égayé, ne semblait plus
qu'un caprice d'élégance; et dans l'allure, la voix de la princesse, on sentait l'activité printanière, cet air

soulagé, paisible, qu'on trouve chez les jeunes veuves à la seconde période de leur deuil. État charmant.

La femme goûte pour la première fois la douceur de cet affranchissement, de cette libre possession

d'elle-même qu'elle n'a pas connue, passée toute jeune de la famille au mari; elle est délivrée de la

grossièreté du mâle et, surtout, de cette crainte de l'enfant, de cette terreur dans l'amour qui est la

caractéristique de la jeune femme moderne. Et l'évolution toute naturelle de la douleur débordante à ce

complet apaisement s'accentuait ici de l'appareil du veuvage inconsolable dont la princesse Colette

continuait à s'entourer; non par hypocrisie, mais comment, sans faire sourire la valetaille, donner l'ordre

d'enlever ce chapeau qui attendait dans l'antichambre, cette canne en évidence, ce couvert pour l'absent?

comment dire: «Le prince ne dîne pas ce soir.» Seule, la correspondance mystique, «À Herbert, au ciel,»

avait faibli, espacée de jour en jour, réduite à un journal sur un ton fort calme dont s'amusait, sans rien

dire, l'intelligente amie de Colette.

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