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Alexandre Dumas père - Vingt ans après
Une table toute servie attendait.
- Vous voyez, dit Porthos, c'est mon ordinaire.
- Peste, dit d'Artagnan, je vous en fais mon compliment: le roi n'en a pas un pareil.
- Oui, dit Porthos, j'ai entendu dire qu'il était fort mal nourri par M. de Mazarin. Goûtez cette côtelette, mon cher d'Artagnan, c'est de mes moutons.
- Vous avez des moutons fort tendres, dit d'Artagnan, et je vous en félicite.
- Oui, on les nourrit dans mes prairies qui sont excellentes.
- Donnez-m'en encore.
- Non; prenez plutôt de ce lièvre que j'ai tué hier dans une de mes garennes.
- Peste! quel goût! dit d'Artagnan. Ah çà! vous ne les nourrissez donc que de serpolet, vos lièvres?
- Et que pensez-vous de mon vin? dit Porthos; il est agréable, n'est-ce pas?
- Il est charmant.
- C'est cependant du vin du pays.
- Vraiment!
- Oui, un petit versant au midi, là-bas sur ma montagne; il fournit vingt muids.
- Mais c'est une véritable vendange, cela!
Porthos soupira pour la cinquième fois. D'Artagnan avait compté les soupirs de Porthos.
- Ah çà! mais, dit-il curieux d'approfondir le problème, on dirait, mon cher ami, que quelque chose vous chagrine. Seriez-vous souffrant, par hasard?... Est-ce que cette santé...
- Excellente, mon cher, meilleure que jamais; je tuerais un boeuf d'un coup de poing.
- Alors, des chagrins de famille...
- De famille! par bonheur que je n'ai que moi au monde.
- Mais alors qu'est-ce donc qui vous fait soupirer?
- Mon cher, dit Porthos, je serai franc avec vous: je ne suis pas heureux.
- Vous, pas heureux, Porthos! vous qui avez un château, des prairies, des montagnes, des bois; vous qui avez quarante mille livres de rente, enfin, vous n'êtes pas heureux?
- Mon cher, j'ai tout cela, c'est vrai, mais je suis seul au milieu de tout cela.
- Ah! je comprends: vous êtes entouré de croquants que vous ne pouvez pas voir sans déroger.
Porthos pâlit légèrement, et vida un énorme verre de son petit vin du versant.
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