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Alexandre Dumas père - Vingt ans après

Il courut à Porthos et se précipita dans ses bras; toute la valetaille, rangée en cercle à distance
respectueuse, regardait avec une humble curiosité. Mousqueton, au premier rang, s'essuya les yeux, le

pauvre garçon n'avait pas cessé de pleurer de joie depuis qu'il avait reconnu d'Artagnan et Planchet.

Porthos prit son ami par le bras.

- Ah! quelle joie de vous revoir, cher d'Artagnan, s'écria-t-il d'une voix qui avait tourné du baryton à la
basse; vous ne m'avez donc pas oublié, vous?

- Vous oublier! ah! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux jours de sa jeunesse et ses amis dévoués, et
les périls affrontés ensemble! mais c'est-à-dire qu'en vous revoyant il n'y a pas un instant de notre

ancienne amitié qui ne se présente à ma pensée.

- Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner à sa moustache ce pli coquet qu'elle avait perdu dans la
solitude, oui, nous en avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donné du fil à retordre à ce

pauvre cardinal.

Et il poussa un soupir. D'Artagnan le regarda.

- En tout cas, continua Porthos d'un ton languissant, soyez le bienvenu, cher ami, vous m'aiderez à
retrouver ma joie; nous courrons demain le lièvre dans ma plaine, qui est superbe, ou le chevreuil dans

mes bois, qui sont fort beaux: j'ai quatre lévriers qui passent pour les plus légers de la province, et une

meute qui n'a point sa pareille à vingt lieues à la ronde.

Et Porthos poussa un second soupir.

- Oh, oh! se dit d'Artagnan tout bas, mon gaillard serait-il moins heureux qu'il n'en a l'air?

Puis tout haut:

- Mais avant tout, dit-il, vous me présenterez à madame du Vallon, car je me rappelle certaine lettre
d'obligeante invitation que vous avez bien voulu m'écrire, et au bas de laquelle elle avait bien voulu

ajouter quelques lignes.

Troisième soupir de Porthos.

- J'ai perdu madame du Vallon il y a deux ans, dit-il, et vous m'en voyez encore tout affligé. C'est pour
cela que j'ai quitté mon château du Vallon près de Corbeil, pour venir habiter ma terre de Bracieux,

changement qui m'a amené à acheter celle-ci. Pauvre madame du Vallon, continua Porthos en faisant une

grimace de regret; ce n'était pas une femme d'un caractère fort égal, mais elle avait fini cependant par

s'accoutumer à mes façons et par accepter mes petites volontés.

- Ainsi, vous êtes riche et libre? dit d'Artagnan.

- Hélas! dit Porthos, je suis veuf et j'ai quarante mille livres de rente. Allons déjeuner, voulez-vous?

- Je le veux fort, dit d'Artagnan; l'air du matin m'a mis en appétit.

- Oui, dit Porthos, mon air est excellent.

Ils entrèrent dans le château; ce n'étaient que dorures du haut en bas, les corniches étaient dorées, les
moulures étaient dorées, les bois des fauteuils étaient dorés.

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