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Alexandre Dumas père - Vingt ans après

riant, buvant ou nous battant?

- Oui, certes, et plus d'une fois je les ai regrettés. C'était un heureux temps, delectabile tempus!

- Eh bien, mon cher, ces beaux jours peuvent renaître, cet heureux temps peut revenir! J'ai reçu mission
d'aller trouver mes compagnons, et j'ai voulu commencer par vous, qui étiez l'âme de notre association.

Aramis s'inclina plus poliment qu'affectueusement.

- Me remettre dans la politique! dit-il d'une voix mourante et en se renversant sur son fauteuil. Ah! cher
d'Artagnan, voyez comme je vis régulièrement et à l'aise. Nous avons essuyé l'ingratitude des grands,

vous le savez!

- C'est vrai, dit d'Artagnan; mais peut-être les grands se repentent-ils d'avoir été ingrats.

- En ce cas, dit Aramis, ce serait autre chose. Voyons! à tout péché miséricorde. D'ailleurs, vous avez
raison sur un point: c'est que si l'envie nous reprenait de nous mêler des affaires État, le moment, je crois,

serait venu.

- Comment savez-vous cela, vous qui ne vous occupez pas de politique?

- Eh! mon Dieu! sans m'en occuper personnellement, je vis dans un monde où l'on s'en occupe. Tout en
cultivant la poésie, tout en faisant l'amour, je me suis lié avec M. Sarazin, qui est à M. de Conti; avec M.

Voiture qui est au coadjuteur, et avec M. de Bois-Robert, qui, depuis qu'il n'est plus à M. le cardinal de

Richelieu, n'est à personne ou est à tout le monde, comme vous voudrez; en sorte que le mouvement

politique ne m'a pas tout à fait échappé.

- Je m'en doutais, dit d'Artagnan.

- Au reste, mon cher, ne prenez tout ce que je vais vous dire que pour parole de cénobite, d'homme qui
parle comme un écho, en répétant purement et simplement ce qu'il a entendu dire, reprit Aramis. J'ai

entendu dire que dans ce moment-ci le cardinal Mazarin était fort inquiet de la manière dont marchaient

les choses. Il paraît qu'on n'a pas pour ses commandements tout le respect qu'on avait autrefois pour ceux

de notre ancien épouvantail, le feu cardinal, dont vous voyez ici le portrait; car, quoi qu'on en ait dit, il

faut convenir, mon cher, que c'était un grand homme.

- Je ne vous contredirai pas là-dessus, mon cher Aramis, c'est lui qui m'a fait lieutenant.

- Ma première opinion avait été tout entière pour le cardinal: je m'étais dit qu'un ministre n'est jamais
aimé, mais qu'avec le génie qu'on accorde à celui-ci il finirait par triompher de ses ennemis et par se faire

craindre, ce qui, selon moi, vaut peut- être mieux encore que de se faire aimer.

D'Artagnan fit un signe de tête qui voulait dire qu'il approuvait entièrement cette douteuse maxime.

- Voilà donc, poursuivit Aramis, quelle était mon opinion première; mais comme je suis fort ignorant
dans ces sortes de matières et que l'humilité dont je fais profession m'impose la loi de ne pas m'en

rapporter à mon propre jugement, je me suis informé. Eh bien! mon cher ami...

- Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan.

- Eh bien! reprit Aramis, il faut que je mortifie mon orgueil, il faut que j'avoue que je m'étais trompé.

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