bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Vingt ans après

- Et qu'est-il résulté de sa visite? dit d'Artagnan en se tenant les côtes de rire.

- Il en est résulté que nous avons pris pour le lendemain soir rendez-vous sur la place Royale! Eh!
pardieu, vous en savez quelque chose.

- Serait-ce, par hasard, contre cet impertinent que je vous aurais servi de second? demanda d'Artagnan.

- Justement. Vous avez vu comme je l'ai arrangé.

- En est-il mort?

- Je n'en sais rien. Mais en tout cas je lui avais donné l'absolution in articulo mortis. C'est assez
de tuer le corps sans tuer l'âme.

Bazin fit un signe de désespoir qui voulait dire qu'il approuvait peut-être cette morale, mais qu'il
désapprouvait fort le ton dont elle était faite.

- Bazin, mon ami, vous ne remarquez pas que je vous vois dans cette glace, et qu'une fois pour toutes je
vous ai interdit tout signe d'approbation ou d'improbation. Vous allez donc me faire le plaisir de nous

servir le vin d'Espagne et de vous retirer chez vous. D'ailleurs, mon ami d'Artagnan a quelque chose de

secret à me dire. N'est-ce pas, d'Artagnan?

D'Artagnan fit signe de la tête que oui, et Bazin se retira après avoir posé le vin d'Espagne sur la table.

Les deux amis, restés seuls, demeurèrent un instant silencieux en face l'un de l'autre. Aramis semblait
attendre une douce digestion. D'Artagnan préparait son exorde. Chacun d'eux, lorsque l'autre ne le

regardait pas, risquait un coup d'oeil en dessous.

Aramis rompit le premier le silence.

XI. Les deux Gaspards

- À quoi songez-vous, d'Artagnan, dit-il, et quelle pensée vous fait sourire?

- Je songe, mon cher, que lorsque vous étiez mousquetaire, vous tourniez sans cesse à l'abbé, et
qu'aujourd'hui que vous êtes abbé, vous me paraissez tourner fort au mousquetaire.

- C'est vrai, dit Aramis en riant. L'homme, vous le savez, mon cher d'Artagnan, est un étrange animal,
tout composé de contrastes. Depuis que je suis abbé, je ne rêve plus que batailles.

- Cela se voit à votre ameublement: vous avez là des rapières de toutes les formes et pour les goûts les
plus difficiles. Est-ce que vous tirez toujours bien?

- Moi, je tire comme vous tiriez autrefois, mieux encore peut- être. Je ne fais que cela toute la journée.

- Et avec qui?

- Avec un excellent maître d'armes que nous avons ici.

- Comment, ici?

- Oui, ici, dans ce couvent, mon cher. Il y a de tout dans un couvent de jésuites.

- Alors vous auriez tué M. de Marcillac s'il fût venu vous attaquer seul, au lieu de tenir tête à vingt

< page précédente | 71 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.