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Alexandre Dumas père - Vingt ans après
demandant pas davantage, se retira aussitôt sous le hangar.
- Maintenant soupons, dit Aramis.
Les deux amis se mirent à table, et Aramis commença à découper poulets, perdreaux et jambons avec une adresse toute gastronomique.
- Peste, dit d'Artagnan, comme vous vous nourrissez!
- Oui, assez bien. J'ai pour les jours maigres des dispenses de Rome que m'a fait avoir M. le coadjuteur à cause de ma santé; puis j'ai pris pour cuisinier l'ex-cuisinier de Lafollone, vous savez? l'ancien ami du cardinal, ce fameux, gourmand qui disait pour toute prière après son dîner: «Mon Dieu, faites-moi la grâce de bien digérer ce que j'ai si bien mangé.»
- Ce qui ne l'a pas empêché de mourir d'indigestion, dit en riant d'Artagnan.
- Que voulez-vous, reprit Aramis d'un air résigné, on ne peut fuir sa destinée!
- Mais pardon, mon cher, de la question que je vais vous faire, reprit d'Artagnan.
- Comment donc, faites, vous savez bien qu'entre nous il ne peut y avoir d'indiscrétion.
- Vous êtes donc devenu riche?
- Oh! mon Dieu, non! je me fais une douzaine de mille livres par an, sans compter un petit bénéfice d'un millier d'écus que m'a fait avoir M. le Prince.
- Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres? dit d'Artagnan; avec vos poèmes?
- Non, j'ai renoncé à la poésie, excepté pour faire de temps en temps quelque chanson à boire, quelque sonnet galant ou quelque épigramme innocent: je fais des sermons, mon cher.
- Comment, des sermons?
- Oh! mais des sermons prodigieux, voyez-vous! À ce qu'il paraît, du moins.
- Que vous prêchez?
- Non, que je vends.
- À qui?
- À ceux de mes compères qui visent à être de grands orateurs donc!
- Ah! vraiment? Et vous n'avez pas été tenté de la gloire pour vous-même?
- Si fait, mon cher, mais la nature l'a emporté. Quand je suis en chaire et que par hasard une jolie femme me regarde, je la regarde; si elle sourit, je souris aussi. Alors je bats la campagne; au lieu de parler des tourments de l'enfer, je parle des joies du paradis. Eh! tenez, la chose m'est arrivée un jour à l'église Saint-Louis au Marais... Un cavalier m'a ri au nez, je me suis interrompu pour lui dire qu'il était un sot. Le peuple est sorti pour ramasser des pierres; mais pendant ce temps j'ai si bien retourné l'esprit des assistants, que c'est lui qu'ils ont lapidé. Il est vrai que le lendemain il s'est présenté chez moi, croyant avoir affaire à un abbé comme tous les abbés.
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