bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Vingt ans après

il ne leur en savait pas moins bon gré.

On avait voulu dissiper ces groupes, on avait voulu faire taire ces cris, et, comme cela arrive en pareil
cas, les groupes s'étaient grossis et les cris avaient redoublé. L'ordre venait d'être donné aux gardes du roi

et aux gardes suisses, non seulement de tenir ferme, mais encore de faire des patrouilles dans les rues

Saint-Denis et Saint-Martin, où ces groupes surtout paraissaient plus nombreux et plus animés, lorsqu'on

annonça au Palais-Royal le prévôt des marchands.

Il fut introduit aussitôt: il venait dire que si l'on ne cessait pas à l'instant même ces démonstrations
hostiles, dans deux heures Paris tout entier serait sous les armes.

On délibérait sur ce qu'on aurait à faire, lorsque Comminges, lieutenant aux gardes, rentra ses habits tout
déchirés et le visage sanglant. En le voyant paraître, la reine jeta un cri de surprise et lui demanda ce qu'il

y avait.

Il y avait qu'à la vue des gardes, comme l'avait prévu le prévôt des marchands, les esprits s'étaient
exaspérés. On s'était emparé des cloches et l'on avait sonné le tocsin. Comminges avait tenu bon, avait

arrêté un homme qui paraissait un des principaux agitateurs, et, pour faire un exemple avait ordonné qu'il

fût pendu à la croix du Trahoir. En conséquence, les soldats l'avaient entraîné pour exécuter cet ordre.

Mais aux halles, ceux-ci avaient été attaqués à coups de pierres et à coups de hallebarde; le rebelle avait

profité de ce moment pour s'échapper, avait gagné la rue des Lombards et s'était jeté dans une maison

dont on avait aussitôt enfoncé les portes.

Cette violence avait été inutile, on n'avait pu retrouver le coupable. Comminges avait laissé un poste dans
la rue, et avec le reste de son détachement, était revenu au Palais-Royal pour rendre compte à la reine de

ce qui se passait. Tout le long de la route, il avait été poursuivi par des cris et par des menaces, plusieurs

de ses hommes avaient été blessés de coups de pique et de hallebarde, et lui-même avait été atteint d'une

pierre qui lui fendait le sourcil.

Le récit de Comminges corroborait l'avis du prévôt des marchands, on n'était pas en mesure de tenir tête
à une révolte sérieuse; le cardinal fit répandre dans le peuple que les troupes n'avaient été échelonnées

sur les quais et le Pont-Neuf qu'à propos de la cérémonie, et qu'elles allaient se retirer. En effet, vers les

quatre heures du soir, elles se concentrèrent toutes vers le Palais-Royal; on plaça un poste à la barrière

des Sergents, un autre aux Quinze-Vingts, enfin un troisième à la butte Saint-Roch. On emplit les cours

et les rez-de-chaussée de Suisses et de mousquetaires, et l'on attendit.

Voilà donc où en étaient les choses lorsque nous avons introduit nos lecteurs dans le cabinet du cardinal
Mazarin, qui avait été autrefois celui du cardinal de Richelieu. Nous avons vu dans quelle situation

d'esprit il écoutait les murmures du peuple qui arrivaient jusqu'à lui et l'écho des coups de fusil qui

retentissaient jusque dans sa chambre.

Tout à coup il releva la tête, le sourcil à demi froncé, comme un homme qui a pris son parti, fixa les yeux
sur une énorme pendule qu'allait sonner dix heures, et, prenant un sifflet de vermeil placé sur la table, à la

portée de sa main, il siffla deux coups.

Une porte cachée dans la tapisserie s'ouvrit sans bruit, et un homme vêtu de noir s'avança
silencieusement et se tint debout derrière le fauteuil.

- Bernouin, dit le cardinal sans même se retourner, car ayant sifflé deux coups il savait que ce devait être

< page précédente | 7 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.