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Alexandre Dumas père - Vingt ans après
France. C'était un si rude jouteur que ce damné cardinal! continua Aramis en jetant un coup d'oeil sur le portrait de l'ancien ministre: il avait donné l'ordre de l'arrêter et de la conduire au château de Loches; il lui eût fait trancher la tête, sur ma foi, comme à Chalais, à Montmorency et à Cinq-Mars; elle s'est sauvée déguisée en homme, avec sa femme de chambre, cette pauvre Ketty; il lui est même arrivé, à ce que j'ai entendu dire, une étrange aventure dans je ne sais quel village, avec je ne sais quel curé à qui elle demandait l'hospitalité, et qui, n'ayant qu'une chambre et la prenant pour un cavalier, lui a offert de la partager avec elle. C'est qu'elle portait d'une façon incroyable l'habit d'homme, cette chère Marie. Je ne connais qu'une femme qui le porte aussi bien; aussi avait-on fait ce couplet sur elle:
Laboissière, dis-moi... Vous le connaissez? - Non pas; chantez-le, mon cher. Et Aramis reprit du ton le plus cavalier: Laboissière, dis-moi, Suis-je pas bien en homme - Vous chevauchez, ma foi, Mieux que tant que nous sommes. Elle est, Parmi les hallebardes, Au régiment des gardes, Comme un cadet.
- Bravo! dit d'Artagnan; vous chantez toujours à merveille, mon cher Aramis, et je vois que la messe ne vous a pas gâté la voix.
- Mon cher, dit Aramis, vous comprenez... du temps que j'étais mousquetaire, je montais le moins de gardes que je pouvais; aujourd'hui que je suis abbé, je dis le moins de messes que je peux. Mais revenons à cette pauvre duchesse.
- Laquelle? la duchesse de Chevreuse ou la duchesse de Longueville?
- Mon cher, je vous ai dit qu'il n'y avait rien entre moi et la duchesse de Longueville: des coquetteries peut-être, et voilà tout. Non, je parlais de la duchesse de Chevreuse. L'avez-vous vue à son retour de Bruxelles, après la mort du roi?
- Oui, certes, et elle était fort belle encore.
- Oui, dit Aramis. Aussi l'ai-je quelque peu revue à cette époque; je lui avais donné d'excellents conseils, dont elle n'a point profité; je me suis tué de lui dire que Mazarin était l'amant de la reine; elle n'a pas voulu me croire, disant qu'elle connaissait Anne d'Autriche, et qu'elle était trop fière pour aimer un pareil faquin. Puis, en attendant, elle s'est jetée dans la cabale du duc de Beaufort, et le faquin a fait arrêter M. le duc de Beaufort et exilé madame de Chevreuse.
- Vous savez, dit d'Artagnan, qu'elle a obtenu la permission de revenir?
- Oui, et même qu'elle est revenue... Elle va encore faire quelque sottise.
- Oh! mais cette fois peut-être suivra-t-elle vos conseils.
- Oh! cette fois, dit Aramis, je ne l'ai pas revue; elle est fort changée.
- Ce n'est pas comme vous, mon cher Aramis, car vous êtes toujours le même; vous avez toujours vos beaux cheveux noirs, toujours votre taille élégante, toujours vos mains de femme, qui sont devenues d'admirables mains de prélat.
- Oui, dit Aramis, c'est vrai, je me soigne beaucoup. Savez-vous, mon cher, que je me fais vieux: je vais avoir trente-sept ans.
- Écoutez, mon cher, dit d'Artagnan avec un sourire, puisque nous nous retrouvons, convenons d'une
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