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Alexandre Dumas père - Vingt ans après

Et comme il avait appris ce qu'il voulait savoir, il paya la mesure d'hypocras, qu'il n'avait point bue, et
reprit vivement le chemin de la rue Tiquetonne.

IX. Comment d'Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s'aperçut qu'il était en croupe derrière
Planchet

En rentrant, d'Artagnan vit un homme assis au coin du feu: c'était Planchet, mais Planchet si bien
métamorphosé, grâce aux vieilles hardes qu'en fuyant le mari avait laissées, que lui-même avait peine à le

reconnaître. Madeleine le lui présenta à la vue de tous les garçons. Planchet adressa à l'officier une belle

phrase flamande, l'officier lui répondit par quelques paroles qui n'étaient d'aucune langue, et le marché

fut conclu. Le frère de Madeleine entrait au service de d'Artagnan.

Le plan de d'Artagnan était parfaitement arrêté: il ne voulait pas arriver de jour à Noisy, de peur d'être
reconnu. Il avait donc du temps devant lui, Noisy n'étant situé qu'à trois ou quatre lieues de Paris, sur la

route de Meaux.

Il commença par déjeuner substantiellement, ce qui peut être un mauvais début quand on veut agir de la
tête, mais ce qui est une excellente précaution lorsqu'on veut agir de son corps; puis il changea d'habit,

craignant que sa casaque de lieutenant de mousquetaires n'inspirât de la défiance; puis il prit la plus forte

et la plus solide de ses trois épées, qu'il ne prenait qu'aux grands jours; puis, vers les deux heures, il fit

seller les deux chevaux, et, suivi de Planchet, il sortit par la barrière de la Villette. On faisait toujours,

dans la maison voisine de l'hôtel de La Chevrette, les perquisitions les plus actives pour retrouver

Planchet.

À une lieue et demie de Paris, d'Artagnan, voyant que dans son impatience il était encore parti trop tôt,
s'arrêta pour faire souffler les chevaux; l'auberge était pleine de gens d'assez mauvaise mine qui avaient

l'air d'être sur le point de tenter quelque expédition nocturne. Un homme enveloppé d'un manteau parut à

la porte; mais voyant un étranger, il fit un signe de la main et deux buveurs sortirent pour s'entretenir

avec lui.

Quant à d'Artagnan, il s'approcha de la maîtresse de la maison insoucieusement, vanta son vin, qui était
d'un horrible cru de Montreuil, lui fit quelques questions sur Noisy, et apprit qu'il n'y avait dans le village

que deux maisons de grande apparence: l'une qui appartenait à monseigneur l'archevêque de Paris, et

dans laquelle se trouvait en ce moment sa nièce, madame la duchesse de Longueville; l'autre qui était un

couvent de jésuites, et qui, selon l'habitude, était la propriété de ces dignes pères; il n'y avait pas à se

tromper.

À quatre heures, d'Artagnan se remit en route, marchant au pas, car il ne voulait arriver qu'à nuit close.
Or, quand on marche au pas à cheval, par une journée d'hiver, par un temps gris, au milieu d'un paysage

sans accident, on n'a guère rien de mieux à faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un lièvre dans

son gîte: à songer; d'Artagnan songeait donc, et Planchet aussi. Seulement, comme on va le voir, leurs

rêveries étaient différentes.

Un mot de l'hôtesse avait imprimé une direction particulière aux pensées de d'Artagnan; ce mot, c'était le
nom de madame de Longueville.

En effet, madame de Longueville avait tout ce qu'il fallait pour faire songer: c'était une des plus grandes
dames du royaume, c'était une des plus belles femmes de la cour. Mariée au vieux duc de Longueville

qu'elle n'aimait pas, elle avait d'abord passé pour être la maîtresse de Coligny, qui s'était fait tuer pour

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