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Alexandre Dumas père - Vingt ans après

service au digne garçon, c'était dans la réalité d'Artagnan qui en recevait un de Planchet. Rien ne pouvait
en effet lui être plus agréable en ce moment qu'un laquais brave et intelligent. Il est vrai que Planchet,

selon toute probabilité, ne devait pas rester longtemps à son service; mais, en reprenant sa position

sociale rue des Lombards, Planchet demeurait l'obligé de d'Artagnan, qui lui avait, en le cachant chez lui,

sauvé la vie ou à peu près, et d'Artagnan n'était pas fâché d'avoir des relations dans la bourgeoisie au

moment où celle-ci s'apprêtait à faire la guerre à la cour. C'était une intelligence dans le camp ennemi, et,

pour un homme aussi fin que l'était d'Artagnan, les plus petites choses pouvaient mener aux grandes.

C'était donc dans cette disposition d'esprit, assez satisfait du hasard et de lui-même, que d'Artagnan
atteignit Notre-Dame. Il monta le perron, entra dans l'église, et, s'adressant à un sacristain qui balayait

une chapelle, il lui demanda s'il ne connaissait pas M. Bazin.

- M. Bazin le bedeau? dit le sacristain.

- Lui-même.

- Le voilà qui sert la messe là-bas, à la chapelle de la Vierge.

D'Artagnan tressaillit de joie, il lui semblait que, quoi que lui en eût dit Planchet, il ne trouverait jamais
Bazin; mais maintenant qu'il tenait un bout du fil, il répondait bien d'arriver à l'autre bout.

Il alla s'agenouiller en face de la chapelle pour ne pas perdre son homme de vue. C'était heureusement
une messe basse et qui devait finir promptement. D'Artagnan, qui avait oublié ses prières et qui avait

négligé de prendre un livre de messe, utilisa ses loisirs en examinant Bazin.

Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majesté que de béatitude. On comprenait qu'il
était arrivé, ou peu s'en fallait, à l'apogée de ses ambitions, et que la baleine garnie d'argent qu'il tenait à

la main lui paraissait aussi honorable que le bâton de commandement que Condé jeta ou ne jeta pas dans

les lignes ennemies à la bataille de Fribourg. Son physique avait subi un changement, si on peut le dire,

parfaitement analogue au costume. Tout son corps s'était arrondi et comme chanoinisé. Quant à sa figure,

les parties saillantes semblaient s'en être effacées. Il avait toujours son nez, mais les joues, en

s'arrondissant, en avaient attiré à elles chacune une partie; le menton fuyait sous la gorge; chose qui était

non pas de la graisse, mais de la bouffissure, laquelle avait enfermé ses yeux; quant au front, des cheveux

taillés carrément et saintement le couvraient jusqu'à trois lignes des sourcils. Hâtons-nous de dire que le

front de Bazin n'avait toujours eu, même au temps de sa plus grande découverte, qu'un pouce et demi de

hauteur.

Le desservant achevait la messe en même temps que d'Artagnan son examen; il prononça les paroles
sacramentelles et se retira en donnant, au grand étonnement de d'Artagnan, sa bénédiction, que chacun

recevait à genoux. Mais l'étonnement de d'Artagnan cessa lorsque dans l'officiant il eut reconnu le

coadjuteur lui-même, c'est-à-dire le fameux Jean-François de Gondy, qui, à cette époque, pressentant le

rôle qu'il allait jouer, commençait à force d'aumônes à se faire très populaire. C'était dans le but

d'augmenter cette popularité qu'il disait de temps en temps une de ces messes matinales auxquelles le

peuple seul a l'habitude d'assister.

D'Artagnan se mit à genoux comme les autres, reçut sa part de bénédiction, fit le signe de la croix; mais
au moment où Bazin passait à son tour les yeux levés au ciel, et marchant humblement le dernier,

d'Artagnan l'accrocha par le bas de sa robe. Bazin baissa les yeux et fit un bond en arrière comme s'il eût

aperçu un serpent.

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