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Alexandre Dumas père - Vingt ans après

- C'est-à-dire qu'il y était, répondit Planchet.

- Comment, il y était! s'écria d'Artagnan; aurait-il eu le bonheur de se sauver?

- Ah! monsieur, s'écria à son tour Planchet, si vous appelez cela du bonheur, tout va bien; il faut donc
vous dire qu'il paraît qu'hier on avait envoyé prendre M. de Rochefort à la Bastille.

- Et pardieu! je le sais bien, puisque c'est moi qui suis allé l'y chercher!

- Mais ce n'est pas vous qui l'y avez reconduit, heureusement pour lui; car si je vous eusse reconnu parmi
l'escorte, croyez, monsieur, que j'ai toujours trop de respect pour vous...

- Achève donc, animal! voyons, qu'est-il donc arrivé?

- Eh bien! il est arrivé qu'au milieu de la rue de la Ferronnerie, comme le carrosse de M. de Rochefort
traversait un groupe de peuple, et que les gens de l'escorte rudoyaient les bourgeois, il s'est élevé des

murmures; le prisonnier a pensé que l'occasion était belle, il s'est nommé et a crié à l'aide. Moi j'étais là,

j'ai reconnu le nom du comte de Rochefort; je me suis souvenu que c'était lui qui m'avait fait sergent dans

le régiment de Piémont; j'ai dit tout haut que c'était un prisonnier, ami de M. le duc de Beaufort. On s'est

émeuté, on a arrêté les chevaux, on a culbuté l'escorte. Pendant ce temps-là j'ai ouvert la portière, M. de

Rochefort a sauté à terre et s'est perdu dans la foule. Malheureusement en ce moment-là une patrouille

passait, elle s'est réunie aux gardes et nous a chargés. J'ai battu en retraite du côté de la rue Tiquetonne,

j'étais suivi de près, je me suis réfugié dans la maison à côté de celle-ci; on l'a cernée, fouillée, mais

inutilement; j'avais trouvé au cinquième une personne compatissante qui m'a fait cacher sous deux

matelas. Je suis resté dans ma cachette, ou à peu près, jusqu'au jour, et, pensant qu'au soir on allait

peut-être recommencer les perquisitions, je me suis aventuré sur les gouttières, cherchant une entrée

d'abord, puis ensuite une sortie dans une maison quelconque, mais qui ne fût point gardée. Voilà mon

histoire, et sur l'honneur, monsieur, je serais désespéré qu'elle vous fût désagréable.

- Non pas, dit d'Artagnan, au contraire, et je suis, ma foi, bien aise que Rochefort soit en liberté; mais
sais-tu bien une chose: c'est que si tu tombes dans les mains des gens du roi, tu seras pendu sans

miséricorde?

- Pardieu, si je le sais! dit Planchet; c'est bien ce qui me tourmente même, et voilà pourquoi je suis si
content de vous avoir retrouvé; car si vous voulez me cacher, personne ne le peut mieux que vous.

- Oui, dit d'Artagnan, je ne demande pas mieux, quoique je ne risque ni plus ni moins que mon grade, s'il
était reconnu que j'ai donné asile à un rebelle.

- Ah! monsieur, vous savez bien que moi je risquerais ma vie pour vous.

- Tu pourrais même ajouter que tu l'as risquée, Planchet. Je n'oublie que les choses que je dois oublier, et
quant à celle-ci, je veux m'en souvenir. Assieds-toi donc là, mange tranquille, car je m'aperçois que tu

regardes les restes de mon souper avec un regard des plus expressifs.

- Oui, monsieur, car le buffet de la voisine était fort mal garni en choses succulentes, et je n'ai mangé
depuis hier midi qu'une tartine de pain et de confitures. Quoique je ne méprise pas les douceurs quand

elles viennent en leur lieu et place, j'ai trouvé le souper un peu bien léger.

- Pauvre garçon! dit d'Artagnan; eh bien! voyons, remets-toi!

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