bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Vingt ans après

- Monsieur, dit-il, je suis prêt. Vous le voyez, je ne désire que deux choses qui ne vous retarderont pas
beaucoup, je crois: la première, de communier; la seconde, d'embrasser mes enfants et de leur dire adieu

pour la dernière fois; cela me sera-t-il permis?

- Oui, sire, répondit le commissaire du parlement.

Et il sortit.

Aramis, rappelé à lui, s'enfonçait les ongles dans la chair, un immense gémissement sortit de sa poitrine.

- Oh! Monseigneur, s'écria-t-il en saisissant les mains de Juxon, où est Dieu? où est Dieu?

- Mon fils, dit avec fermeté l'évêque, vous ne le voyez point, parce que les passions de la terre le cachent.

- Mon enfant, dit le roi à Aramis, ne te désole pas ainsi. Tu demandes ce que fait Dieu? Dieu regarde ton
dévouement et mon martyre, et, crois-moi, l'un et l'autre auront leur récompense; prends-t'en donc de ce

qui arrive aux hommes, et non à Dieu. Ce sont les hommes qui me font mourir, ce sont les hommes qui te

font pleurer.

- Oui, sire, dit Aramis, oui, vous avez raison; c'est aux hommes qu'il faut que je m'en prenne, et c'est à
eux que je m'en prendrai.

- Asseyez-vous, Juxon, dit le roi en tombant à genoux, car il vous reste à m'entendre, et il me reste à me
confesser. Restez, monsieur, dit-il à Aramis qui faisait un mouvement pour se retirer; restez, Parry, je n'ai

rien à dire, même dans le secret de la pénitence, qui ne puisse se dire en face de tous; restez, et je n'ai

qu'un regret, c'est que le monde entier ne puisse pas m'entendre comme vous et avec vous.

Juxon s'assit, et le roi, agenouillé devant lui comme le plus humble des fidèles, commença sa confession.

LXXI. Remember

La confession royale achevée, Charles communia, puis il demanda à voir ses enfants. Dix heures
sonnaient; comme l'avait dit le roi, ce n'était donc pas un grand retard.

Cependant le peuple était déjà prêt; il savait que dix heures étaient le moment fixé pour l'exécution, il
s'entassait dans les rues adjacentes au palais, et le roi commençait à distinguer ce bruit lointain que font

la foule et la mer, quand l'une est agitée par ses passions, l'autre par ses tempêtes.

Les enfants du roi arrivèrent: c'était d'abord la princesse Charlotte, puis le duc de Glocester, c'est-à-dire
une petite fille blonde, belle et les yeux mouillés de larmes, puis un jeune garçon de huit à neuf ans, dont

l'oeil sec et la lèvre dédaigneusement relevée accusaient la fierté naissante. L'enfant avait pleuré toute la

nuit, mais devant tout ce monde il ne pleurait pas.

Charles sentit son coeur se fondre à l'aspect de ces deux enfants qu'il n'avait pas vus depuis deux ans, et
qu'il ne revoyait qu'au moment de mourir. Une larme vint à ses yeux et il se retourna pour l'essuyer, car il

voulait être fort devant ceux à qui il léguait un si lourd héritage de souffrance et de malheur.

Il parla à la jeune fille d'abord; l'attirant à lui, il lui recommanda la piété, la résignation et l'amour filial;
puis, passant de l'un à l'autre, il prit le jeune duc de Glocester, et l'asseyant sur son genou pour qu'à la fois

il pût le presser sur son coeur et baiser son visage:

- Mon fils, lui dit-il, vous avez vu par les rues et dans les antichambres beaucoup de gens en venant ici;

< page précédente | 490 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.