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Alexandre Dumas père - Vingt ans après

Autrefois, d'Artagnan voulait toujours tout savoir; maintenant il en savait toujours assez.

il trouva la belle Madeleine qui ne l'attendait pas, croyant, comme le lui avait dit d'Artagnan, qu'il
passerait la nuit au Louvre; elle lui fit donc grande fête de ce retour imprévu, qui, cette fois, lui allait

d'autant mieux qu'elle avait grand peur de ce qui se passait dans la rue, et qu'elle n'avait aucun Suisse

pour la garder.

Elle voulut donc entamer la conversation avec lui et lui raconter ce qui s'était passé; mais d'Artagnan lui
dit de faire monter le souper dans sa chambre, et d'y joindre une bouteille de vieux bourgogne.

La belle Madeleine était dressée à obéir militairement, c'est-à-dire sur un signe. Cette fois, d'Artagnan
avait daigné parler, il fut donc obéi avec une double vitesse.

D'Artagnan prit sa clef et sa chandelle et monta dans sa chambre. Il s'était contenté, pour ne pas nuire à la
location, d'une chambre au quatrième. Le respect que nous avons pour la vérité nous force même à dire

que la chambre était immédiatement au- dessus de la gouttière et au-dessous du toit.

C'était là sa tente d'Achille. D'Artagnan se renfermait dans cette chambre lorsqu'il voulait, par son
absence, punir la belle Madeleine.

Son premier soin fut d'aller serrer, dans un vieux secrétaire dont la serrure était neuve, son sac, qu'il n'eut
pas même besoin de vérifier pour se rendre compte de la somme qu'il contenait; puis, comme un instant

après son souper était servi, sa bouteille de vin apportée, il congédia le garçon, ferma la porte et se mit à

table.

Ce n'était pas pour réfléchir, comme on pourrait le croire, mais d'Artagnan pensait qu'on ne fait bien les
choses qu'en les faisant chacune à son tour. Il avait faim, il soupa, puis après souper il se coucha.

D'Artagnan n'était pas non plus de ces gens qui pensent que la nuit porte conseil; la nuit d'Artagnan

dormait. Mais le matin, au contraire, tout frais, tout avisé, il trouvait les meilleures inspirations. Depuis

longtemps il n'avait pas eu l'occasion de penser le matin, mais il avait toujours dormi la nuit.

Au petit jour il se réveilla, sauta en bas de son lit avec une résolution toute militaire, et se promena autour
de sa chambre en réfléchissant.

- En 43, dit-il, six mois à peu près avant la mort du feu cardinal, j'ai reçu une lettre d'Athos. Où cela?
Voyons... Ah! c'était au siège de Besançon, je me rappelle... j'étais dans la tranchée. Que me disait-il?

Qu'il habitait une petite terre, oui, c'est bien cela, une petite terre; mais où? J'en étais là quand un coup de

vent a emporté ma lettre. Autrefois j'eusse été la chercher, quoique le vent l'eût menée à un endroit fort

découvert. Mais la jeunesse est un grand défaut... quand on n'est plus jeune. J'ai laissé ma lettre s'en aller

porter l'adresse d'Athos aux Espagnols, qui n'en ont que faire et qui devraient bien me la renvoyer. Il ne

faut donc plus penser à Athos. Voyons... Porthos.

«J'ai reçu une lettre de lui: il m'invitait à une grande chasse dans ses terres, pour le mois de septembre
1646. Malheureusement, comme à cette époque j'étais en Béarn à cause de la mort de mon père, la lettre

m'y suivit; j'étais parti quand elle arriva. Mais elle se mit à me poursuivre et toucha à Montmédy

quelques jours après que j'avais quitté la ville. Enfin elle me rejoignit au mois d'avril; mais, comme c'était

seulement au mois d'avril 1647 qu'elle me rejoignit et que l'invitation était pour le mois de septembre 46,

je ne pus en profiter. Voyons, cherchons cette lettre, elle doit être avec mes titres de propriété.

D'Artagnan ouvrit une vieille cassette qui gisait dans un coin de la chambre, pleine de parchemins relatifs

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