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Alexandre Dumas père - Vingt ans après

Dieu d'avoir déjà assez vécu pour avoir fait quelque chose qui serait agréable à son protecteur.

Quant à Olivain, il était le seul que cette belle action de son maître ne satisfît pas entièrement. Il tordait
les manches et les basques de son justaucorps en songeant qu'une halte à Compiègne lui eût sauvé non

seulement l'accident auquel il venait d'échapper, mais encore les fluxions de poitrine et les rhumatismes

qui devaient naturellement en être le résultat.

XXXIII. Escarmouche

Le séjour à Noyon fut court, chacun y dormait d'un profond sommeil. Raoul avait recommandé de le
réveiller si Grimaud arrivait, mais Grimaud n'arriva point.

Les chevaux apprécièrent de leur côté, sans doute, les huit heures de repos absolu et d'abondante litière
qui leur furent accordées. Le comte de Guiche fut réveillé à cinq heures du matin par Raoul, qui lui vint

souhaiter le bonjour. On déjeuna à la hâte, et à six heures on avait déjà fait deux lieues.

La conversation du jeune comte était des plus intéressantes pour Raoul. Aussi Raoul écoutait-il
beaucoup, et le jeune comte racontait-il toujours. Élevé à Paris, où Raoul n'était venu qu'une fois; à la

cour que Raoul n'avait jamais vue, ses folies de page, deux duels qu'il avait déjà trouvé moyen d'avoir

malgré les édits et surtout malgré son gouverneur, étaient des choses de la plus haute curiosité pour

Raoul. Raoul n'avait été que chez M. Scarron; il nomma à Guiche les personnes qu'il y avait vues. Guiche

connaissait tout le monde: madame de Neuillan, mademoiselle d'Aubigné, mademoiselle de Scudéry,

mademoiselle Paulet, madame de Chevreuse. Il railla tout le monde avec esprit; Raoul tremblait qu'il ne

raillât aussi madame de Chevreuse, pour laquelle il se sentait une réelle et profonde sympathie; mais soit

instinct, soit affection pour la duchesse de Chevreuse, il en dit le plus grand bien possible. L'amitié de

Raoul pour le comte redoubla de ces éloges.

Puis vint l'article des galanteries et des amours. Sous ce rapport aussi, Bragelonne avait beaucoup plus à
écouter qu'à dire. Il écouta donc et il lui sembla voir à travers trois ou quatre aventures assez diaphanes

que, comme lui, le comte cachait un secret au fond du coeur.

De Guiche, comme nous l'avons dit, avait été élevé à la cour, et les intrigues de toute cette cour lui
étaient connues. C'était la cour dont Raoul avait tant entendu parler au comte de La Fère; seulement elle

avait fort changé de face depuis l'époque où Athos lui-même l'avait vue. Tout le récit du comte de Guiche

fut donc nouveau pour son compagnon de voyage. Le jeune comte, médisant et spirituel, passa tout le

monde en revue; il raconta les anciennes amours de madame de Longueville avec Coligny, et le duel de

celui- ci à la place Royale, duel qui lui fut si fatal, et que madame de Longueville vit à travers une

jalousie; ses amours nouvelles avec le prince de Marcillac, qui en était jaloux, disait-on, à vouloir faire

tuer tout le monde, et même l'abbé d'Herblay, son directeur; les amours de M. le prince de Galles avec

Mademoiselle, qu'on appela plus tard la grande Mademoiselle, si célèbre depuis par son mariage secret

avec Lauzun. La reine elle-même ne fut pas épargnée, et le cardinal Mazarin eut sa part de raillerie aussi.

La journée passa rapide comme une heure. Le gouverneur du comte, bon vivant, homme du monde,
savant jusqu'aux dents, comme le disait son élève, rappela plusieurs fois à Raoul la profonde érudition et

la raillerie spirituelle et mordante d'Athos; mais quant à la grâce, à la délicatesse et à la noblesse des

apparences, personne, sur ce point, ne pouvait être comparé au comte de La Fère.

Les chevaux, plus ménagés que la veille, s'arrêtèrent vers quatre heures du soir à Arras. On s'approchait
du théâtre de la guerre, et l'on résolut de s'arrêter dans cette ville jusqu'au lendemain, des partis

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